Cameroun, la guerre de sécession…comme la guerre d’indépendance

Mon Dieu, comme les décennies se suivent et se ressemblent dans notre pays ! Le Cameroun des années 2016 - 2017 est à s’y méprendre le Cameroun des années 1960 - 1970. La situation politique et sécuritaire des deux époques permet d’illustrer notre propos.
Thierry Ndong Owona, Directeur de publication

Mon Dieu, comme les décennies se suivent et se ressemblent dans notre pays ! Le Cameroun des années 2016 – 2017 est à s’y méprendre le Cameroun des années 1960 – 1970. La situation politique et sécuritaire des deux époques permet d’illustrer notre propos.

Le basculement dans la nouvelle année 2018 vient de s’effectuer dans un environnement politico-sécuritaire préoccupant. La session parlementaire de mi-décembre a mis à jour les graves dissensions de nos députés et sénateurs sur le mal-être ressenti et exprimé par les populations des zones anglophones. Le refus de la majorité parlementaire (constituée essentiellement des pontes du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti au pouvoir) de débattre du «problème anglophone» a transformé, le temps d’une session, l’Assemblée nationale en pétaudière. En effet, les députés du Social Democratic Front (SDF) n’ont lésiné sur aucun moyen pour tenter d’obtenir un débat parlementaire sur la crise multiforme qui traverse les régions du Sud-ouest et Nord-ouest du pays depuis  une quinzaine de mois. Entre le boycott de la cérémonie d’ouverture de la session parlementaire, la transformation des plénières en lieu de concert ou l’interpellation de l’exécutif lors du processus d’adoption de la loi de finance 2018, le SDF aura en vain tout essayé. Le RDPC est resté de marbre, adoptant ses lois dans la cohue et l’indifférence. Au final, le parlement a laissé l’image d’une chambre de positions tranchées et inconciliables.

L’exécutif est aussi égal à lui-même, faisant presque le contraire de ce qu’il affirme. Le «vivre-ensemble» et le «dialogue» entonnés à l’unisson par le Gouvernement en place perdent leur sens dès que le débat sur la forme de l’Etat est invoqué par les populations de l’ex-Cameroun anglais. Et pour mieux noyer le poisson, le Gouvernement de la République met l’emphase sur les revendications et exactions d’une minorité poussée à la radicalisation (les sécessionnistes, selon l’expression consacrée à dessein) pour imposer ou justifier la militarisation de la zone anglophone du pays. Se taire et laisser faire, s’opposer et risquer sa vie ou s’exiler : les populations de cette partie du pays doivent désormais choisir. Choix cornélien s’il en est, dans un pays dit démocratique, qui a en héritage les valeurs du Commonwealth et de la Francophonie.

Certains ont malheureusement choisi de s’opposer en utilisant les armes. Situation ô combien regrettable, qui a fait naitre une nouvelle rhétorique chez les gouvernants. Désormais, l’opposition armée est assimilée au terrorisme. Et l’armée camerounaise a lancé une chasse – à – l’homme terroriste dans la partie anglophone du pays. L’opinion publique francophone regarde avec une certaine distance – voire un détachement certain – les événements de la partie anglophone. La fracture est perceptible

Bis repetita !

Dans les années 60 – 70, le tableau est pratiquement le même, avec des acteurs et des lieux différents. Le pugilat parlementaire inextricable entre les Aujoulatistes et les Donatistes n’en finit pas à la fin des années 40. Les Donatistes (Union des populations du Cameroun) sont poussés dans leurs derniers retranchements par l’administration coloniale française. L’UPC interdite n’a pas d’autre choix que celui de la lutte armée. L’armée française, remplacée par la suite par l’armée camerounaise, traque à tout bout de champ les nationalistes de l’UPC. Um Nyobe et ses affidés sont à l’occasion diabolisés par l’administration coloniale française et ses héritiers camerounais. Le vocable désigné pour accabler les nationalistes de l’UPC est maquisard. L’UPC est combattue partout, au Cameroun et à l’étranger. Ses leaders sont assassinés sans ménagement. Des villages entiers sont brûlés et souvent rayés de la carte. Les spécialistes de la guerre d’indépendance du Cameroun n’hésitent pas à parler de génocide. Les enfants d’un même pays, le Cameroun, se font une guerre héritée du colonisateur français. Les blessures de cette guerre civile restent encore mal cicatrisées aujourd’hui.

L’Union des populations du Cameroun et les nationalistes camerounais ont certes perdu la guerre d’indépendance. Mais, la pertinence de leur combat reste d’actualité. En début des années 90, à la faveur des «vents de l’Est» et du retour du pays au multipartisme, la plupart des leaders nationalistes sont réhabilités par la République du Cameroun. Um Nyobe et ses compagnons sont depuis lors faits héros national. Et l’UPC, malgré des querelles intestines qui n’en finissent pas, est «l’âme immortelle» de la revendication nationaliste au Cameroun.

Qu’en sera-t-il des «sécessionnistes» de l’ex-Cameroun anglais? Il est prématuré d’esquisser un bilan. SisikuAyukTabe et ses congénères de l’Ambazonie perdront certainement la guerre de sécession. Mais, ils auront le mérite d’avoir fait bouger le mammouth politico- administratif et partant provoquer les réformes institutionnelles d’un Cameroun nouveau que nous appelons de tous nos vœux. Ils auront été les déclencheurs d’une nouvelle gouvernance qui donne plus de pouvoir d’autogestion aux populations. Et ce n’est pas le moindre des gains face à un establishment cupide hostile à tout débat contradictoire entrainant le changement.

Thierry Ndong Owona

Intégration

Journaliste Chef de bureau Douala

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