Cameroun : Le grand dialogue de sourds

Comment sortir de la grave crise politico-sécuritaire qui secoue le pays depuis trois ans ? Le Gouvernement manœuvre en insistant sur la décentralisation. Les populations de la partie anglophone exigent à minima le fédéralisme, et à maxima la sécession. La grand-messe qui s’ouvre ce 30 septembre à Yaoundé risque d’accoucher d’une souris.

Le palais des Congrès de Yaoundé

Le Grand dialogue national tant annoncé par le président de la République s’ouvre ce lundi 30 octobre à Yaoundé, sur fond de diversion, d’absence des leaders séparatistes, et surtout de confiscation des consultations par le parti au pouvoir – le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Au-delà du reproche relatif à la constitution des délégations régionales, lesquelles étaient essentiellement constituées des militants du Rdpc, il ressort des consultations préalables au Grand dialogue que les émissaires des huit régions francophones ont essentiellement proposé la décentralisation comme solution à la crise multiforme qui secoue actuellement le Cameroun.

Le dilatoire des grands commis de l’État
Jeudi de la semaine dernière, Bernard Okalia Bilai et Adolphe Lele Lafrique, respectivement gouverneurs des régions anglophones du Sud-ouest et du Nord-ouest, sont allés dans le sens de la décentralisation, foulant ainsi au pied la volonté de la majorité des natifs de la partie anglophone du pays. Celle-ci est favorable au fédéralisme. Le parti politique Social democratic front (Sdf), faisant partie de la délégation conduite par le gouverneur du Nord-ouest chez le Premier ministre, fustige cette position à l’opposée des aspirations profondes des anglophones du Cameroun. Pour le député du Sdf Joseph Mbah Ndam : «nous avons été surpris par ce que le gouverneur du Nord-ouest a présenté comme la position de la région, alors que la majorité des populations du Nord-ouest et du Sud-ouest est pour la restauration de la forme de l’État de 1961, autrement dit deux États fédérés». Il ajoute : « le jeu avait été faussé en 1972 quand on a aboli le fédéralisme à deux États fédérés ». La poursuite de la décentralisation est considérée par les anglophones comme de la diversion. Les chefs traditionnels du Sud-ouest ont proposé au Premier ministre Joseph Dion Ngute le fédéralisme à 10 États fédérés, pour épouser la configuration des 10 régions actuelles.

Inquiétudes des anglophones
Pour couper la poire en deux sur la question de la représentativité obèse des francophones pendant le Grand dialogue, le président Paul Biya a instruit le quota de 2/3 en faveur des anglophones. Il reste à souhaiter que les militants du Rdpc ne dominent pas la délégation des anglophones à ce conclave. L’inquiétude se situe également dans le programme du dialogue, notamment sur la question de la forme de l’État. L’articulation relative à la décentralisation et le développement local confiée à la commission numéro 4 est considérée comme un fait accompli, mieux la position arrêtée du gouvernement sur la question de la de forme de l’État.

Mark Bareta, l’un des activistes de la diaspora, rapportant sur les réseaux sociaux son échange téléphonique avec le modérateur de la Pcc Rev Fonki, laisse entendre que le Grand dialogue national va connaître un fiasco. « C’est une perte de temps et de l’argent du contribuable, parce que cela va connaître un cinglant échec ». À l’en croire, «les consultations faites ces dernières semaines n’étaient qu’un écran de fumée pour tromper la communauté internationale». Pour lui, «le Cameroun n’a pas besoin de consultation parce que le Gouvernement a tout ce qu’il faut et connait exactement le problème et comment cela peut être résolu». Mark Bareta est d’avis que le document de 400 pages remis par le cardinal Christian Tumi au Premier ministre Joseph Dion Ngute était suffisant, parce que reflétant l’opinion de la majorité qui demande l’indépendance.

À l’en croire, le dialogue actuel «est une initiative pour tromper la communauté internationale que quelque chose est en train d’être fait, alors que rien n’est fait». Il ajoute : «j’ai dit au révérend Fonki que le seul dialogue possible serait entre le gouvernement du Cameroun et les représentants du Southern Cameroon, en présence d’une troisième partie (médiateur), afin d’examiner la racine du problème et comment cela a débuté en 1961. Je lui ai dit que j’espère que le Cameroun est au courant de ce qu’une dizaine de mouvements (en attendant d’autres) ont déjà formé une coalition. Elle attend que le Cameroun soit prêt à s’engager afin qu’ensemble nous évitions d’infliger des atrocités de la guerre à nos populations».

Cette coalition, dénommée Ambazonia coalition team (ACT), a été formée à l’issue de l’accord survenu lors de la troisième réunion préparatoire tenue du 20 au 22 septembre 2019 dans la ville de Montreux en Suisse. Elle est constituée des activistes séparatistes de la diaspora. La dizaine de signataires (Dr Ateglang de l’Aipc, Dr Ebenezer, D. Akwanga de l’Aplm-Socadef, Annabel Chi du Fscwo, Dr Samuel Sako de l’Ig-Nsc, Ntumfoyn Boh Herbert de Morisc, Marc Chebs de Roan, Zama Joël de Sccop, Elvis Kometa du Scnc, Gorji Dinka de Roa et Christopher Atang de Scarm), tous membres de cette plateforme, annonce qu’elle ne prendra pas part au Grand dialogue national. Néanmoins, cette coalition réitère «son engagement pour la recherche d’un arrangement négocié et encourage le régime Biya d’arrêter la poursuite d’une guerre qu’il ne peut pas gagner», lit-on dans le communiqué final des travaux de ces leaders et représentants du mouvement de la libération de l’Ambazonie. Cette coalition se dit prête à «s’engager dans un premier tête-à-tête pour s’entendre sur les modalités des négociations lorsque la République du Cameroun sera disponible». Elle engage les Ambazoniens à «ne pas baisser la garde tant que le régime Biya continue de faire preuve d’indifférence aux desiderata de la population ambazoniènne». Par ailleurs, ATC «encourage les ambazoniens à poursuivre le combat de l’autodétermination et se défendre contre les envahisseurs de la république».

En finir avec la crise
Faut-il le rappeler, les participants au pré-dialogue convoqué par le gouverneur Adolphe Lele Lafrique Deben Tchoffo de la région du Nord-ouest samedi 21 septembre à Bamenda ont proposé l’alternance du pouvoir entre francophone et anglophone, l’amnistie générale pour les détenus de la crise, l’égalité de statut entre francophone et anglophone, l’indépendance du système judiciaire… Selon Mgr Michael Bibi, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Bamenda, «pour que le dialogue connaisse un succès, nous devons dire la vérité, être sincère, toucher la racine du problème pour aboutir à une solution définitive au problème afin que ce que nous vivons actuellement ne se répète plus.

Les combattants ambazoniens et les militaires doivent changer d’approche, respecter la vie humaine. La dignité va de pair avec la vie humaine. Ceux qui, à la diaspora, contrôlent les combattants sur le terrain doivent être rencontrés et même ceux qui sont en prison doivent être amnistiés afin que le processus de réconciliation puisse se tenir, pour que la paix revienne dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest». Pour le gouverneur de la région du Nord-ouest, l’opinion publique garde espoir en ce dialogue pour ramener la paix dans la région. «Si le dialogue est bien préparé à partir de la région du Nord-ouest, je suis sûr que les résolutions répondront aux attentes de la population».

Les leaders séparatistes de la diaspora ont décidé de participer au Grand dialogue national en se faisant représenter par l’Américain Herman Cohen. Des garanties de sécurité et de protection auraient été données par le sommet de l’État à ceux des leaders séparatistes souhaitant faire le déplacement de Yaoundé. Le séparatiste Eric Tataw sur la toile donne sa procuration de représentativité aux leaders embastillés à la prison centrale de Kondengui.

Bobo Ousmanou

Assemblée générale de l’Onu

Promotion grandeur nature du GDN

Le ministre des Relations extérieures du Cameroun a délivré le message à la tribune des Nations unies.

 

Le grand dialogue national convoqué par le chef de l’État Paul Biya s’ouvre ce jour à Yaoundé, capitale du Cameroun. Alors que la communauté internationale y accorde une grande attention, la 74e Assemblée générale des Nations unies en cours, a été le théâtre de la promotion grandeur nature de cet exercice quasi inédit pour le Cameroun. Cet exercice envisage d’apporter des solutions à une situation elle-même exceptionnelle: la crise dans les régions camerounaises du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Face à une communauté internationale qui n’a pas caché son impatience à ne voir que crépiter les armes, le Cameroun se consulte. C’est là tout le sens de la communication du Cameroun, le 27 décembre dernier.

Invité à prendre la parole pour délivrer le message du président de la République du Cameroun, Lejeune Mbella Mbella, ministre des Relations extérieures, a indiqué que le Cameroun a opté pour une gestion de cette crise «dans l’esprit du dialogue et de la concertation». Il ne pouvait sans doute en être autrement. Le gouvernement du Cameroun «maitrise cette crise interne et localisée, qui ne menace aucunement la paix et la sécurité sous-régionale, encore moins la sécurité internationale», indique l’orateur camerounais.

Résolument
Prenant à témoin la communauté internationale, Monsieur Lejeune Mbella Mbella a démontré le caractère global des écueils à la quiétude internationale. Dans un monde subissant des dérèglements à tous les niveaux (sécuritaire, environnemental, humanitaire, identitaire, économique, repli national), le Cameroun n’a pas réussi à demeurer l’exception qui confirme la règle. Décrivant l’horreur, il conjugue «ces trois dernières années, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud- Ouest du Cameroun. Des groupes séparatistes ont tenté, dans ces deux régions, de porter atteinte à l’intégrité territoriale, à l’unité et à la cohésion nationale, à la stabilité des institutions nationales et au bien-être des populations du Cameroun. Ils l’ont fait en utilisant la violence armée, la propagation des appels au boycott, aux villes mortes, au pillage, au kidnapping avec demande de rançon, aux assassinats et incendies, aux destructions des infrastructures, notamment des attaques de tous ordres contre les hôpitaux, les écoles, les élèves, les parents et les enseignants, les forces de maintien de l’ordre, les populations civiles. Non sans compter la destruction du tissu économique et social».

L’addition
La note est salée pour le Cameroun. Alors que le pays ne s’est pas encore relevé des ravages de Boko Haram, de la crise économique sous-régionale, répercussion de la décote des prix des matières premières depuis 2013, et du stress humanitaire sur son territoire, le Nord-Ouest et le Sud- Ouest viennent gonfler les fragilités qui hypothèquent les chantiers de développement. «Cette situation, Monsieur le Président, a provoqué un flux de personnes déplacées et de nombreux réfugiés que le Cameroun héberge», expose le ministre camerounais.

Le plaidoyer du Cameroun reste, lui, constant: la coopération des pays abritant des sécessionnistes et des philosophes du mouvement ambazonien; l’appui de la communauté internationale dans la prise en charge des déplacés et réfugiés; l’aide à la reconstruction post conflit des zones sinistrées.

Toutefois, le gouvernement auquel le mandataire de l’État du Cameroun appartient peut se réjouir des réactions à l’annonce du grand dialogue national. D’ailleurs, face à son auditoire, il se félicite «de ce que l’annonce par le président de la République du Cameroun de ce grand dialogue national ait été favorablement accueilli par la communauté nationale et internationale, ainsi que par l’Onu, la Commission de l’UA, l’Union européenne, le Commonwealth et la Francophonie entre autres».

Bobo Ousmanou

 

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