Cameroun-Banque mondiale: plus de 500 milliards de francs CFA à sauver de la forclusion

Le pays a jusqu’en mars 2019 pour consommer ces ressources mises à disposition par l’institution de Bretton Woods. Mais de nombreux obstacles plombent la réalisation des projets.

Maga, 22 février 2018. La directrice des opérations de la Banque mondiale s’enquière de l’évolution du Pulci.

Lorsque la délégation de la Banque mondiale arrive ce 21 février au siège du Conseil régional des organisations paysannes de la partie septentrionale du Cameroun (Cropsec), sis à Maroua dans l’Extrême-nord du pays, la petite unité semi-mécanisée de nettoyage du sorgho continue de tourner à plein régime. Pourtant, selon le plan d’affaires qui a permis à cette coopérative d’être éligible au Projet d’investissement et de développement des marchés agricoles (Pidma, un projet du portefeuille de la Banque mondiale), elle aurait dû rejoindre un autre site, situé à Salak à une vingtaine de minutes de son siège actuel, depuis la mi-2017. Mais à ce jour, les travaux y sont toujours en cours. La grande unité de nettoyage des céréales et de légumineuses, acquis grâce au projet et qui doit multiplier sa capacité de traitement du sorgho par huit, n’y est toujours pas installée.

Fonds de contrepartie

Pour expliquer ce retard, Mariam Haman Adama, directrice générale de Cropsec, indexe la complexité des procédures administratives liées à l’importation des équipements de nettoyage de sorgho, à leur arrivée et sortie du port de Douala de même que la réticence des banques commerciales à adhérer au projet. Une absence de coopération des banques commerciales peut en effet plomber le Pidma qui vise à contribuer à la transformation de l’agriculture de subsistance en agriculture commerciale dans les filières manioc, maïs et sorgho en aidant notamment au financement des plans d’affaire des coopératives. Car le modèle arrêté pour cela prévoit un apport du projet sous forme de subvention à hauteur de 50% de la somme nécessaire au financement du business plan, la coopérative elle-même injecte 10% et les banques commerciale apportent 40%.

Merhoye Laoumaye, coordonnateur du Pulci : «Nous avons beaucoup d’activités qui sont payées sur fonds de contrepartie mais nous n’arrivons pas à les avoir. Même les fonds de contrepartie de 2016 sont encore bloqués au niveau des finances».

Au regard des retards enregistrés dans la mise en œuvre du projet, Mariam Haman Adama demande déjà une prolongation du Pidma afin de garantir l’atteinte des objectifs du projet. Sur les neufs coopératives sélectionnées par le projet dans la région de l’Extrême-nord, Corpsec est pourtant la plus avancée. En effet, trois de ces coopératives ont encore leurs plans d’affaires en étude alors que les autres attendent leurs prêts bancaires.

A Maga, dans le Mayo Danay, le Projet d’urgence de lutte contre les inondations (Pulci), un autre projet financé par la Banque mondiale fait face à d’autres types de difficultés : «intempéries climatiques, résistances orchestrées par certains riverains pour la concession des zones d’emprunt, faible rythme de production des enrochements, mise à disposition tardive et partielle des fonds de contrepartie…», liste le coordonnateur du Pulci. En ce qui concerne les fonds de contrepartie, Merhoye Laoumaye, indique qu’il s’agit d’un «problème épineux». «Nous avons beaucoup d’activités qui sont payées sur fonds de contrepartie mais nous n’arrivons pas à les avoir. Même les fonds de contrepartie de 2016 sont encore bloqués au niveau des finances». Conséquence, alors que le projet doit s’achever en mai 2018, seuls 25 km (sur 70) de la digue du Logone et 15 km (sur 27) de la digue barrage de Maga ont été réhabilités.

Risque de forclusion

Ces obstacles à la conduite des projets sont observés dans l’ensemble du pays. Malgré l’amélioration du taux de décaissement de son portefeuille passé de 7,5% en 2010 à 23% en 2016, la directrice des opérations de la Banque mondiale au Cameroun appelle à ne pas baisser les bras face à ces problèmes. «Ces données ne doivent pas nous faire perdre de vue certaines réalités qui ternissent la performance du portefeuille et pourraient à terme compromettre l’objectif principal de notre engagement au Cameroun», indiquait Elisabeth Huybens, en mars 2017, lors de la dernière revue du portefeuille de l’institution financière. La directrice des opérations indexait alors «la lenteur et la longueur dans certaines procédures notamment celles de passation de marchés, d’expropriation et d’indemnisation ; les problèmes d’application de la fiscalité…».

Charles Assamba Ongodo, directeur général de la coopération et de l’intégration régional du ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire: «Le solde des engagements non décaissés s’élève donc à 1057 millions de dollars (564,45 milliards de francs CFA à la valeur du dollar au 09 mars 2018) qu’il faudrait décaisser au cours des deux prochaines années afin d’éviter que ces ressources ne deviennent forcloses»

A l’occasion, le directeur général de la coopération et de l’intégration régional du ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire rappelait les enjeux : «l’ensemble des engagements en cours du portefeuille (national NDLR) de la coopération Cameroun-Banque mondiale s’élève à environ 1 479,68 millions de dollars américains (790,15 milliards de francs CFA à la valeur du dollar au 09 mars 2018) pour 17 projets actifs. Pour l’ensemble de ces engagements, le taux de décaissement cumulé se situe à 28,6% pour un taux moyen de consommation des délais de mise en œuvre de 65,2%. Le solde des engagements non décaissés s’élève donc à 1057 millions de dollars (564,45 milliards de francs CFA à la valeur du dollar au 09 mars 2018) qu’il faudrait décaisser au cours des deux prochaines années afin d’éviter que ces ressources ne deviennent forcloses. Je précise que ces deux années correspondent à la durée restante moyenne de mise en œuvre des projets en cours», prévenait Charles Assamba Ongodo. Un an après, les choses n’auraient pas beaucoup évolué en termes de consommation des crédits. La revue annuelle du portefeuille qui devrait, si la coutume est respectée, se tenir dans les prochains jours donnera plus de précision sur la situation.

Réformes

En tout cas, le moins que l’on puisse dire c’est que la question préoccupe la Banque mondiale. Du 21 au 22 février, l’institution de Bretton Woods a convié les sénateurs et les députés de la région de l’Extrême-nord et les membres du Réseau des parlementaires sur la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Objectif: «accroitre la connaissance des projets de la Banque mondiale auprès des parlementaires de la région de l’Extrême-nord afin de renforcer leur forte implication, notamment dans la levée des obstacles liés à leurs mises en œuvre et surtout dans la sensibilisation des bénéficiaires directs». Une initiative salutaire de l’avis même des parlementaires présents. On d’ailleurs pu observer que nombre d’entre eux avaient peu d’information sur les investissements de la banque dans la région.

La Banque mondiale est aussi active sur le front des réformes qui devraient lever un certain nombre d’obstacles à la mise en œuvre des projets de son portefeuille dans le pays. La réforme du système des marchés publics est par exemple l’un des préalables au décaissement de la deuxième tranche de son appui budgétaire attendu cette année. Il s’agira de procéder à la révision du Code des marchés publics pour entre autres, clarifier les responsabilités des parties prenantes, l’indépendance du mécanisme de gestion des plaintes, et la séparation de trois rôles (régulation, contrôle et processus de passation des marchés). Il est aussi question que le ministère de l’Economie et celui des Marchés publics prennent un arrêté conjoint fixant la rémunération des membres des commissions de passation des marchés et des sous-commissions d’analyse sur une base forfaitaire (et non en fonction du nombre de séances comme actuellement), couplé, éventuellement à un paiement assis sur la performance.

Aboudi Ottou, de retour de Maroua

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