Caleb Nsalambi : Indépendance, conceptualisation d’un système de domination subliminale

La lecture des rapports Nord-Sud laisse apparaître des symptômes de dépendance, voire d’addiction de l’occident envers ses anciennes colonies

Le diplomate congolais (RDC) est spécialiste de la géopolitique des change-ments climatiques. Il analyse les rapports Nord-Sud à l’aune d’un prisme nouveau.

 

Le processus de domination dont les tracées de frontières dessine les lignes de fracture entre le Nord et le Sud est une construction mûrement pensée dans l’antichambre des grands palais occidentaux. Comme une idée couvée, il est conçu, conceptualisé de façon savante et policé pour lui donner une légitimité, avant d’être mis en œuvre pour un seul but : dominer. Le concept d’indépendance n’a pas dérogé à la règle.

Indépendance ! Lorsque j’entends ce mot, je me pose la question de savoir : qui dépend de qui ?
À l’aube du XVème, des explorateurs européens débarquent alors en vague déferlante en Afrique pour assurer auprès de ces bons petits sauvages «une mission salvatrice de civilisation» et sortir de l’obscurantisme ces populations qui pataugent dans une ignorance aussi bien essentialiste qu’existentialiste. L’on voudrait par cette pirouette behaviouriste justifier la vision manichéenne du drame de l’humanité le plus cruel : la colonisation. À cette époque, l’Afrique est, selon certaines conceptions un continent en friche, sous développée, en marge de la civilisation et hors de l’histoire, pour ne pas citer Nicolas Sarkozy. Dans les années 1960, un grand nombre d’États africains accèdent à ce que l’on appelle pompeusement « indépendance ». C’est la fin d’un régime paternaliste, où le colonisateur « lègue » à ses colonies la « libre » administration de leurs territoires. Mais force est de constater le système colonial a laissé place à une structure néocolonial destiné à maintenir dans l’asservissement les peuples jadis sous administration étrangère. L’ingéniosité développée et l’acharnement déployé pour maintenir en place ce système de stabilité hégémonique laisse à désirer quant à la pertinence du terme choisi pour désigner la pseudo-décolonisation de l’Afrique.

Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, il ne sera pas superflu de faire un détour sémantique du concept indépendance. Nous en définirons l’antithèse pour mieux en cerner le sens profond. Commençons par définir le contraire dont il dérive, à savoir la dépendance. Le Larousse définit la dépendance comme étant le rapport de liaison étroite entre quelque chose et ce qui le conditionne, le régit. Assujettissement à une drogue, à une substance toxicomanogène, se manifestant lors de la suppression de cette dernière par un ensemble de troubles physiques et/ou psychiques.

«Et on se souviendra longtemps de tous ces amoureux de l’Afrique qui ont commis pour seul péché de croire en l’INDÉPENDANCE de leurs nations»

On lui joint le synonyme d’addiction ou d’assuétude, pour ne citer que ceux-là.
La lecture des rapports Nord-Sud à la lumière de ces différentes définitions laisse apparaître des symptômes de dépendance, voire d’addiction de l’occident envers ses anciennes colonies. À l’observation, on se rend compte que les relations nostalgiques des puissants avec leurs espaces de régulation révèlent toutes la signification de la dialectique du maître et de l’esclave. Depuis le cadre multilatéral, jusqu’aux relations bilatérales, tout est fait pour maintenir les équilibres mondiaux.

Une légion d’exemples aussi contraignants que lugubres est très éloquente pour illustrer cet état des faits. La Guinée de Sekou Touré paie encore de son audace d’avoir osé refuser d’appartenir à l. Sylvanus Olympio a été sacrifié sur l’autel de la conservation du précarré français en Afrique. Et que dire de Patrice Émery Lumumba martyr congolais qui paie de sa vie ses velléités à prétendre à une autonomie complète de son peuple ? Que dire Thomas Sankara qui a eu le toupet de croire que le « Pays des Hommes Intègres » pouvait prétendre au droit des peuples à disposer de ses richesses, pourtant reconnu par la Communauté Internationale ? Et que dire enfin de Mouammar Kadhafi, dont le sang tâche chaque baril de pétrole extrait du sous-sol libyen ? On n’oublie pas Laurent Gbagbo, et on se souviendra longtemps de tous ces amoureux de l’Afrique qui ont commis pour seul péché de croire en l’INDÉPENDANCE de leurs nations. Comme un toxicomane en manque capable de trucider pour un gramme de son élixir hallucinogène, l’occident est prêt à aller jusqu’au sang pour ne pas perdre l’Afrique dont il est devenu vitalement DÉPENDANT. Le principe d’égalité souveraine des États bat en brèche devant la realpolitik à la base de la géopolitique sanglante du monde.

On se souviendra longtemps de tous ces morts à Beni, ville tristement célèbre de l’Est de la RDC, don le sang est évalué au prix de La «Stratégie du chaos et du mensonge» dénoncé par Patrick Mbeko comme le « Poker menteur en Afrique des Grands Lacs ». Ne soyons pas naïfs pour CROIRE que le génocide rwandais n’avait pour substrat que la haine de deux tribus qui se détestent cordialement. Ayons la lucidité de lire entre les lignes et de chercher à SAVOIR les raisons non avouées de la crise dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest camerounais. Tous ces peuples sacrifiés au nom de la géopolitique mondiale du maître du monde occidental, trop DÉPENDANT de son esclave africain pour le laisser vivre librement son destin.

«Si le noir ne veut pas se tenir debout, qu’on le laisse tomber. Mais tout ce que je demande, c’est qu’on ne l’empêche pas de se tenir debout»

Les pays les plus rétifs sont jetés en pâture aux goulots d’étranglement du linkage. En fait, tout est lié dans le Nouvel Ordre Mondial. En terme simple, vous refusez un avantage au puissant colon, il actionne son levier de puissance par des sanctions onusiennes. Fais-lui valoir ton droit à disposer de tes matières premières au nom de la souveraineté, il met en branle son réseaux d’amis publics (FMI, Banque Mondiale…) et privés pour te refuser les financements à un projet structurel et ainsi asphyxier ta population qui descendra bientôt dans la rue réclamer ta démission.

Rien n’est laissé au hasard. Du point de vue idéologique, la diffusion des valeurs dites universelles sont des vecteurs de la suprématie. Sous le prétexte fallacieux de la démocratie et des Droits de l’Homme, une campagne guerrière abjecte n’a-t-elle pas été menée contre l’Irak de Saddam Hussein, pendant que rien ne motivait les forces alliées plus que l’or noir du Golfe Persique ? À défaut des bruits de bottes dans les rues de ta capitale, le silence des geôles de la Cour Pénale Internationale t’aidera à méditer sur ton sort.

Dès lors, le truisme est perceptible. Le choix du terme indépendance pour désigner ce qui est en fait un simulacre de mise en œuvre du processus de libération du continent africain masque à peine l’intention d’asservissement inauguré à la date macabre du 26 février 1885 à Berlin. Il s’agit en fait de la conceptualisation d’une domination subliminale murement pensée et construite depuis Gobineau jusqu’à Stephen Smith, en passant par Hérodote et par Albert Memmi qui ont consacré l’œuvre de leur vie à dégoupiller la thèse de l’inégalité des humains sur la base de leurs races, l’homme noir étant au bout de la chaîne alimentaire.

Au terme INDÉPENDANCE, je préfère DÉCOLONISATION qui dénote d’un processus plus long que l’Afrique ne pourrait atteindre qu’après avoir pris conscience de l’état de DÉPENDANCE de ses prévaricateurs. Car pour tenir son rang, l’occident dépend des matières premières de l’Afrique. En revanche, l’Afrique n’en est pas à ce niveau de dépendance consubstantielle.
À ce que je sache, l’Afrique, sans vouloir vivre en autarcie, n’en demande pas moins que de vivre librement sa souveraineté, sans interférences paternalistes et ni ingérences. D’aucuns aimeraient voir en l’homme noir, un immature incapable de s’autogérer et sempiternellement soumis à l’imposture d’une «aide fatale» au sens de Dambissa Moyo. Venance Konan dit à ce sujet : « Si le noir ne veut pas se tenir debout, qu’on le laisse tomber. Mais tout ce que je demande, c’est qu’on ne l’empêche pas de se tenir debout.»

Celui qui se prend pour le Maître du monde, n’est qu’une émanation de sa DÉPENDANCE pour ceux qu’il CROIT être ses esclaves. C’est là toute l’ironie de « la dialectique du maître et de l’esclave», ce dernier étant devenu si indispensable au premier qu’il n’arrive plus de s’en passer.

Au bout de cette réflexion, on est en droit de s’interroger : Lequel de l’Afrique et de l’occident présentent des signes de manque quant à l’addiction pour l’autre ? En d’autres termes, qui ne supporte mal de vivre sans l’apport de l’autre ? Qui multiplie les efforts et les stratégies pour ne pas perdre les avantages tirés de l’autre ?

Des questions faciles auxquelles l’audace de SAVOIR peut répondre pour se libérer de la naïveté de CROIRE.

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