Bassin du lac Tchad : Quartier de la nouvelle conquête du djihadisme

L’établissement des groupes armés islamistes dans cette région fait partie d’un vaste mouvement de montée en puissance sur le continent africain. 

Le Lac Tchad a assisté à l’éclosion de la dynamique Boko Haram

L’enracinement des groupes islamistes dans le périmètre du bassin du Lac Tchad n’est pas une génération spontanée. Ce serait un wagon d’un nouvel impérialisme islamiste mondial. Ramani Yie, politiste et géostratège, porte la paternité de cette analyse. Pour lui, «il s’agit d’un vent violent qui souffle sur l’Afrique par l’action des conquérants djihadistes qui reviennent sous une nouvelle forme: Boko Haram, Ansar-dine, Al-Shebbab.

Autrefois on avait des conquérants islamiques politiques au 7e, 15e et 19e siècle. On se souvient encore de cette époque sanglante des khalifes arabo-musulmans: Abbassides, Almoravides, Almohades. Pour ce qui est de l’Afrique centrale et du cas singulier du bassin du lac Tchad, c’est le groupe armé islamiste Boko Haram qui sème la terreur et la mort. Dans son glacis de guerre, ses cibles privilégiées sont les 4 États: Nigéria, Niger, Cameroun, Tchad».

Ces conquêtes se sont parfois déroulées sous le prétexte de la conversion aux valeurs et à la religion musulmane. Toutefois, Ramani Yie, appelle à faire «une nette distinction entre l’islam, qui est une pratique religieuse et l’islamisme, qui est plutôt une idéologie extrémiste qui prône l’imposition du Khalifat charial dans le monde entier par la force des armes».

Zone d’intervention
Durant ces années d’insurrection armée, Boko Haram, composée majoritairement de Bornouans, a toujours voulu mener de front la conquête de sa zone d’extraction, le Bornou lato sensu, tout en cherchant à étendre sa mouvance religieuse aux autres grandes communautés de l’islam voisines: les Haoussas et les Peuls.

Boko Haram semble néanmoins mieux réussir dans sa matrice historique, le Bornou (les États de Borno, Yobe, Gombe, Nord-Adamawa) et dans ses marges anciennes du nord du Cameroun (avec les principautés Kotoko et le Wandala, ancien royaume satellite du Bornou). Cette réussite s’étale également, fait plus surprenant, sur d’anciens groupes païens jadis pour partie alliés au Bornou, et pour d’autres razziés par lui, comme les Musgum.

Le second combat mené par Boko Haram porte sur le ralliement de leurs voisins à leur salafisme. On ne voit de ce combat que les violences déjà évoquées à l’encontre des opposants ou des traîtres, ce qui se traduit par les attentats dans les mosquées, dans les marchés. Ce n’est pas ici le moment de complexifier les rapports entre Bornouans et Haoussa ou Bornouans et Peuls, car chez tous, le wahhabisme a fait la même irrémédiable percée. On constate néanmoins qu’en dépit de nombreux partisans de Boko Haram dans leurs rangs, ils continuent à rester majoritairement sur la réserve. Ils ne sont prêts, ni à suivre un leadership bornouan, ni à courir l’aventure de son khalifat. Pour Boko Haram, exporter son salafisme est crucial afin d’éviter l’isolement et de se trouver assiégé dans son bastion, l’État de Borno, par une coalition des gouvernements régionaux ligués pour l’abattre.

Boko Haram se trouve pris dans une contradiction irréductible. Sa lutte au Bornou et plus particulièrement sur le lac, sous couvert d’autochtonie, se fait au détriment d’autres communautés, en premier lieu celle des «Haoussa». Comment dès lors chasser les Haoussas du lac tout en cherchant à rallier leurs populeuses cités à la cause de Boko Haram? Et lorsqu’on connaît le poids démographique et économique du bloc Haoussa dans le Nigéria, on se prend à douter non de la victoire du salafisme, mais de sa forme «bokoharamisée». Cette guerre engagée, Boko Haram ne peut la gagner, mais elle restera pour les vainqueurs sans cesse inachevée. Une guerre de religion demeure des plus inexpiables, car, enfin, comment châtier au XXIe siècle ceux qui cherchent à n’obéir qu’à Dieu?

Zacharie Roger Mbarga

Ramani Yiè 

«On n’éradique pas une idéologie d’un seul trait»

Le politiste-géostratège, conférencier de l’Institut français de Yaoundé, présente les mutations et l’ancrage des groupes djihadistes en Afrique. Il évoque les moyens de les éradiquer.

 

Comment sommes-nous arrivés à la présence continue et à l’ancrage territorial de ces groupes armés islamistes dans le bassin du lac Tchad?
Par le passé, il y avait des conquêtes islamiques en Afrique. Après la mort de Mahomet et maintenant, les islamistes des temps modernes marchent sur les traces de leurs précurseurs tels Ousmane Dan Fodio et autres. La conquête islamique fut freinée ou ralentie avec l’arrivée des colons européens en Afrique. Déjà, pendant la colonisation, il existait déjà des mouvements «islamiques» et même des partis politiques d’obédience islamique dans ces pays. Après les indépendances, ces organisations islamiques «normales» ont poursuivi leurs activités prosélytes, mais de façon pacifique. Mais avec le temps, il y a eu mutation des méthodes et stratégies d’islamisation par des procédés de finesse.

Par la suite, ces mouvements islamiques vont se transformer en groupes armés islamistes pour les besoins de la cause. C’est le cas de Boko Haram qui le devient pour sa part avec l’arrivée d’un certain Aboubakar Shekau à sa tête. Désormais, c’est l’islamisme par le langage des armes. Vous voyez qu’on est donc parti des organisations islamiques prosélytes ordinaires pour devenir des groupes armés islamistes aux ambitions territoriales mondiales cachées sous le prétexte de la religion. Donc les almoravides et les almohades sont de retour à l’instant. Et l’objectif demeure le même: conquérir tous les territoires par l’épée sanglante et imposer le régime despotique islamiste à tous et partout.

Comment sont financés ces groupes armés islamistes?
Rappelons qu’il n’y a pas de financement institutionnel ou officiel. Mais on sait que des puissances étrangères arabo-musulmanes financent des tendances plutôt «islamiques» par leur trésor public. L’Arabie saoudite engraisse des mosquées sunnites; l’Iran les chiites; le Soudan les mahdistes (au Nigéria par exemple). Est-ce que ces fonds alloués par les émirats du Golfe sont donc par la suite détournés par les cheiks sur place à d’autres fins pernicieuses?

Comment opèrent ces groupes armés islamistes ou djihadistes dans le bassin du lac Tchad?
Ils procèdent par des actions de guerres directes ou dérivées. Attaques armées, destruction des édifices de l’État, attaques kamikazes, incendies, intimidations, actes de terreur, prise d’otage, enlèvements et rapts, razzias d’enfants, amputation des organes des victimes vivantes ou mortes, assassinats ciblés ou de représailles, etc. Voici des gens qui prétendent libérer les hommes en leur ôtant toute dignité!

Des forces multinationales mixtes sont mobilisées dans les combats contre Boko Haram depuis des années sans succès absolu. Que faire de plus pour éradiquer les avancées djihadistes en Afrique?
Je voudrais d’abord vous faire savoir qu’on n’éradique pas une idéologie d’un seul trait. Les opérations de défense militaire ont leur rôle. Mais l’autre solution c’est la résilience des peuples que l’islamisme veut dominer et réduire au silence. Nous devons rester vigilants et comprendre que les islamistes ne sont que des esclavagistes qui veulent les soumettre à une dépendance politique et économique sous un habillage religieux.

Que peut-on attendre de l’Onu?
De notre point de vue, l’Onu doit prendre conscience du fait que l’islamisme politico-armé est une menace contre les États constitués et un impérialisme sous cape confessionnelle qui menace la liberté de religion et la paix mondiale.

Interview réalisée par Zacharie Roger Mbarga

Lutte contre Boko Haram 

La justice pénale rejoint le combat 

Les officiers de police judiciaire et les magistrats des pays sinistrés doivent actionner la composante judiciaire de la guerre.

La justice militaire joue sa partition dans le combat total

Au Cameroun, au Niger, au Nigéria et au Tchad, des défaillances subsistent dans la gestion judiciaire de la guerre contre Boko Haram. Le management des insurgés captifs des forces de défense et de sécurité (force multinationale mixte) faisant l’objet de poursuites pose problème. En effet, le système judiciaire fait face à des défaillances structurelles. Ainsi, le manque de coordination entre les différents services de renseignement et l’appareil judiciaire ne facilitait pas une meilleure inculpation des présumés terroristes; les conditions inadéquates de collecte des preuves et surtout leur manipulation par des services inexperts concourent à détruire les charges éventuelles qui peuvent peser sur certains prisonniers; une absence de synergie d’actions entre les différents systèmes judiciaires de la sous-région empêche, en sus, la poursuite des terroristes.

Cette situation ne saurait protéger le personnel judiciaire (civil et militaire) contre d’éventuelles dérives ayant une incidence sur les droits de l’homme, notamment ceux des soldats islamistes.

Au cours d’un atelier sur «le rôle du système pénal dans la lutte contre Boko Haram» organisé à l’École nationale d’administration et de magistrature (Enam), avec l’appui des États-Unis, les fonctionnaires judiciaires des pays du bassin du lac Tchad ont examiné toutes ces questions. Expliquant les subtilités de cette phase du combat, deux des experts panélistes-formateurs se sont arrêtés à notre micro. Le magistrat camerounais Philippe Nsoa, par ailleurs facilitateur de l’atelier, a insisté sur le fait que «lorsqu’on remonte à la genèse des actes posés, certains prétendent agir en réaction à des comportements qui, à leur sens, sont des violations de droit. Et ces actes sont souvent mis sur le dos de l’État, de sorte que si, à ce type de violence, l’État réagit par la violence uniquement, on n’est pas sorti de cet engrenage». L’avocat et enseignant de droit, Me Claude Assira, indique que dans le cadre de la recherche des solutions, il faut avoir à l’esprit la nécessité de préserver les autres intérêts.
Tenu du 23 au 26 septembre 2019, l’atelier a consisté en une rencontre intellectuelle et à une session de formation pour le renforcement des capacités des séminaristes des pays de la commission du bassin du lac Tchad.

Optimisation
Des actions correctives visant à sortir l’appareil judiciaire de son statut de maillon faible de la lutte contre Boko Haram ont été recommandées. Désormais, pour un déploiement efficace et efficient de l’appareil judiciaire en conjoncture de guerre contre le terrorisme, les États de la sous-région, qui ont déjà mutualisé leurs efforts dans le cadre de la Force multinationale mixte, doivent favoriser une meilleure synergie de travail entre les différents maillons nationaux de la chaine judiciaire. De manière précise, il faudra renforcer et harmoniser la justice pénale dans le respect des droits de l’homme, judiciariser des preuves obtenues de manière non conventionnelle, sensibiliser les militaires, améliorer la préservation des preuves et leur transmission, limiter les délais de garde à vue et de détention préventive, introduire dans les écoles militaires et judiciaires un module de formation sur le terrorisme.

Partenariat
En clôturant les travaux, le ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative a remercié «le gouvernement américain pour cette assistance dans la lutte contre le terrorisme». Indiquant qu’«il est bon que ceux qui sont chargés de la lutte contre le terrorisme et l’après-terrorisme sachent quelles règles appliquer par rapport à telle situation». Peter Henry Barlerin, chef de la mission diplomatique américaine au Cameroun, a martelé: «pour gagner la guerre contre ce fléau, il faut respecter les droits humains pour les pays du bassin du lac Tchad».

 

«La réponse militaire ne résout pas tous les problèmes»

l’administration judiciaire doit être performante afin de punir le bourreau et de réparer les torts commis envers les victimes

Le géopolitologue et géostratège, enseignant au Centre de recherche et d’études politiques et stratégiques (CREPS), détaille la valeur ajoutée du renforcement des capacités de ces administrations dans la lutte contre Boko Haram.

Dr Franck Ebogo

Vous avez pris part à un séminaire sur la contribution de la justice dans la lutte contre Boko Haram. Quelle est la problématique?
L’École nationale d’administration et de magistrature a organisé, du 23 au 26 septembre dernier, un atelier de formation à l’intention des magistrats et des officiers de police judiciaire des États du bassin du lac Tchad sur le rôle du système judiciaire dans la lutte contre Boko Haram. Cette importante activité répondait à un besoin: le manque de coordination et d’échanges d’expériences des intervenants de la filière judiciaire dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Il avait été constaté que les réponses apportées par les États de la sous-région étaient essentiellement de nature militaire.

Elles concernaient l’amenuisement de la menace terroriste. Cependant, les aspects inhérents à la défense des droits des prisonniers ou encore à la judiciarisation et l’exploitation pénale des preuves obtenues sur le théâtre des opérations ont été faiblement pris en compte dans les politiques antiterroristes, tant sur le plan national qu’international. D’où l’objectif de cet atelier, qui visait à échanger les bonnes pratiques sur la collecte et l’utilisation des preuves par l’armée sur le champ de bataille.

Quelle peut être la valeur ajoutée du renforcement des capacités de ces administrations dans la lutte contre Boko Haram?
La lutte contre Boko Haram n’est pas l’apanage des forces de défense et de sécurité. La réponse militaire ne résout pas tous les problèmes. Il faut également le déploiement de certaines administrations dans la reconstruction de la paix. Les politiques de consolidation s’articulent autour des questions de pardon et de justice. Concernant particulièrement ce dernier aspect, l’administration judiciaire doit être performante afin de punir le bourreau et de réparer les torts commis envers les victimes. Ce séminaire a permis aux magistrats et aux officiers de police judiciaire d’être édifiés et outillés dans la collecte et l’appréciation des preuves en matière pénale.

Serait-il pertinent de parler de guerre propre dans cette optique?
La guerre n’a jamais été une activité propre, ce d’autant plus qu’elle s’appréhende comme une confrontation armée entre des structures politiques dont les intérêts paraissent inconciliables. Il est certes vrai que depuis le Moyen-Âge, le champ sémantique de la stratégie s’est enrichi des notions euphémisantes, à l’instar de la guerre juste. Par la suite, le droit international humanitaire s’est construit dans ce souci permanent d’humaniser ou de rendre propre la guerre.

Si les conflits interétatiques sont fortement encadrés par des normes internationales, les guerres asymétriques, qui mettent en scène des belligérants aux rationalités parfois divergentes, restent le lieu de déferlement d’une violence incontrôlée. L’atelier qui vient d’être organisé permettrait aux officiers de police judiciaire et aux magistrats de renforcer leurs capacités en matière de collecte, de traitement et d’exploitation des preuves récoltées sur un champ de bataille. Ce qui contribuera sans doute à taire les nombreuses critiques qui considèrent que les procès intentés contre les éléments de Boko Haram sont expéditifs et inéquitables.

Interview réalisée par
Zacharie Roger Mbarga

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