Bamenda : Gale et obscurité en clan serré

Localement appelée « come no go », la gale fait des ravages dans cette ville qui broie du noir depuis des mois. Grand reportage dans la cité capitale du Nord-Ouest.

Bamenda souffle le chaud et le froid

1-Vivre avec la gale
Bamenda se gratte. De plus en plus. Des sources médicales rapportent une augmentation des cas dans la ville et ses environs. «À travers l’analyse des ventes de produits contre la gale, on estime aujourd’hui qu’une bonne partie de la population, des enfants notamment, est touchée», affirme Albert Nduh Ako, épidémiologiste au Sacred Heart Center (SHC) de Nkwen. Entre février et juin 2019, les ventes de flacons de benzoate de benzyle et de comprimés d’ivermectine, arsenal thérapeutique contre la pathologie, ont bondi de 11 et 25 %, selon les données compilées par le SHC. Une recrudescence encore difficile à expliquer et qui déborde certaines officines, en rupture de stock. «La gale, c’est une maladie de la promiscuité, qui peut se transmettre à tout le monde», explique le Dr Marcus Che Makia, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales.

Partout, on parle du «come no go». Oubliée, l’affection s’incruste à nouveau, grandement encouragée par la précarisation ambiante. «Aujourd’hui, il y a des quartiers où l’on vit cette gale comme en 1990. Cela doit interroger l’État», s’alarme Marcus Che Makia. Il ajoute : «À l’heure où le changement climatique fait planer de nouvelles menaces épidémiques, il est peut-être temps d’en tenir compte». À travers son relief, Bamenda est un damier saisissant où alternent mansardes et ordures. Sur le terrain, la promiscuité a élu domicile. Dans la rue, entre les habitations, des rats évoluent en escouades au pied des bâtiments, tout au long de la journée. Dans les cours de jeux, les enfants ne peuvent éviter de piétiner leurs excréments. Dans les ménages, les récits se construisent au gré d’énormes tas d’immondices. Ceux-ci jouxtent le pied des habitations. «C’est là que les gamins attrapent la gale», assure Albert Nduh Ako.

À cause de la situation sociopolitique actuelle, le processus de ramassage d’ordures est à l’arrêt «depuis de longues semaines», évalue Vanessa Mbih, coordonnatrice de l’Ong «Save our selves», impliquée dans le nettoyage des rues.

2- Vivre sans électricité
L’environnementaliste associe le tableau actuel au manque d’énergie électrique dans la ville. «Ainsi va le calvaire des citoyens de la ville de Bamenda! Depuis environ un mois, certains quartiers n’ont pas d’électricité la nuit», témoigne notre interlocutrice. Elle montre aussi que dans ce «noir», les risques de pillages augmentent. Dans cette ville à l’économie dévastée par près de deux ans de crise sociopolitique, où l’inflation est hors de contrôle, les répercussions du manque d’énergie électrique sont énormes.

«Le poisson frais que j’avais stocké dans mon congélateur s’est tout gâté, faute de l’énergie électrique. Ceci constitue une énorme perte pour moi», se plaint Marcus Ngufor, détaillant du poisson surgelé dans une surface commerciale autrement appelée boutique à Mile 4 Nkwen. Wirka Venatius, coiffeur à quelques encablures de l’avenue commerciale ne dit pas autrement: «ce que nous traversons actuellement à Bamenda est extrêmement difficile. Je ne peux plus compter le nombre de clients que j’ai coiffé à moitié et l’énergie électrique est partie pour ne revenir que le lendemain, ce qui met mal à l’aise le client, surtout qu’il doit se déplacer dans la rue. Avec un tel look, on peut confondre ce dernier à un écervelé; certains de ces clients étant des personnalités respectées bref au-dessus de la classe dans la ville».

Son collègue Suh Tangie, au lieudit behind Santa Park, est dans le même pétrin : «c’est à peine si on peut coiffer deux clients sans interruption du courant électrique, même dans le régime de rationnement de l’énergie actuellement en cours dans la ville». Ces désagréments ont un impact financier négatif chez de nombreux opérateurs économiques donc les activités dépendent exclusivement de l’utilisation de l’énergie électrique. Mumbari Elevinus, fanatique de football, est inconsolable: «je n’ai visionné aucun match de la dernière Coupe du monde féminine de football organisée en France.

C’est la même situation avec la Coupe d’Afrique des nations en cours en Egypte; parce que les rencontres sont programmées en soirée et en nocturne, au moment où mon quartier est dans un black-out total». Ignatius Nji, habitant du quartier New-layout, est extrêmement remonté : «je ne peux plus regarder les journaux télévisés, encore moins les débats sur les différentes chaînes ou plateaux de télévision. Mes enfants, qui affectionnent les séries, sont mangés à la même sauce que moi. Mes appareils et autres gadgets électroniques sont exposés à des risques d’explosion au regard des interruptions et rétablissements inattendus de l’énergie électrique».

Ville aux générateurs
Les habitants de la cité capitale du Nord-ouest se sont reconvertis à l’énergie alternative. Des vrombissements à rompre le tympan, Bamenda est devenue une ville aux générateurs. Les plus nantis se ont acquis des groupes électrogènes. Parmi eux, Maryline, gérante d’un secrétariat bureautique en face de l’hôtel des finances au quartier Old-town: «je suis obligé de doubler le prix de tout service rendu pour amortir les frais du carburant consommé par le générateur. Par exemple, la page de photographie passe de 25F en temps normal à 50F quand le groupe électrogène est utilisé». La plupart des familles utilisent la lampe tempête. D’autres familles utilisent par contre à la bougie pour éclairer leurs maisons dès la tombée de la nuit. Certains font usage de lampes rechargeables à l’énergie solaire.

Bamenda souffle le chaud et le froid

Pour Martin Esong: «la nuit tombée, j’utilise l’un de mes téléphones portables pour éclairer ma pièce. Étant donné que j’en ai deux, je m’arrange toujours à remettre l’autre téléphone en rentrant chez moi le soir, à une connaissance qui vie vers l’hôpital régional, l’unique endroit de la ville qui ne connaît pas d’interruption de l’électricité. Je récupère ledit téléphone le matin et lui remet l’autre ; cela dure depuis pratiquement un mois».

Eneo, l’entreprise de distribution de l’énergie électrique, n’a pas encore communiqué officiellement sur ce rationnement du courant électrique à Bamenda. Officieusement, une source introduite au sein de cette entreprise renseigne que des individus ont vandalisé la ligne haute tension principale entrante. Située vers Mbatu, cette ligne haute tension ravitaille en énergie électrique la cité capitale du Nord-ouest et ses environs. Actuellement, la centrale thermique à fuel de Ntarinkon est mise à contribution pour le rationnement de la ville en énergie électrique. Pour combien de temps encore?

Zéphirin Fotso Kamga

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