Au Cameroun, le goût du luxe l’emporte sur la raison des jeunes

Argent, mode, voyages et mondanités ont la primeur dans les aspirations de la jeune génération qui semble prête à en jouir à tous les prix.

 La réponse de Valdine Michelle, élève en classe de Première littéraire, à la question relative à ses perspectives d’avenir est on ne peut plus claire : intégrer l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam) pour rentrer dans les rangs de la Douane camerounaise. Et pour cause, toutes les personnes de l’entourage familial de la jeune fille de 18 ans qui exercent dans ce domaine ont d’importants biens. Pour tous, cette conception de l’aventure professionnelle n’est pas en tout point négative. «Qu’un jeune veuille avoir de l’argent comme certaines personnes qu’il côtoie peut l’amener, à l’exemple de celles-ci, à fréquenter et à travailler dur pour avoir cet argent-là.», soutient Fridolin Tam Mangock, encadreur de jeunesse au sein du mouvement de la Jeunesse Adventiste du 7eme Jour. La question laisse cependant plus d’un esprit dubitatif. «On se rend vite compte que le centre de leur intérêt n’est pas porté sur la carrière à bâtir mais sur le gain de l’argent. Le plus souvent quand ils choisissent leurs modèles, ils se focalisent principalement sur le confort de vie de la personne et pas véritablement sur le processus qui a conduit à cette aisance-là. Souvent, ils ne savent rien de ce que ça coute comme temps, comme sacrifice ou comme labeur de parvenir à avoir les richesses qu’ils admirent. Ce qui les attire, c’est le résultat final, l’argent, les voitures, les grandes maisons, etc», indique Olivier Sak, sociologue.

L’argent occupe une place de plus en plus importante dans les préoccupations de la jeunesse dans un pays où pas moins de 37,5% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Celle-ci se livre désormais à une quête effrénée d’argent. Souvent, au détriment de la moralité et la bienséance. «Une sœur à moi qui connait mon besoin de me marier m’a récemment présenté une fille. J’ai commencé à échanger avec elle au téléphone question d’établir le contact. Quelques trois semaines plus tard, alors qu’on ne s’est même pas encore rencontrés, la fille m’appelle pour me soumettre un problème de 30 000 FCFA. Ça m’a vraiment découragé», raconte Bertrand Happi, commerçant au marché Essos, Yaoundé.

Démocratisation du sexe, pratiques mystiques, activité illicite, vol, cybercriminalité, arnaques… Tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. «Une voisine m’a proposé un jour d’entretenir des rapports sexuels avec elle. Elle m’a quand même prévenu qu’en fait, elle a un sponsor qui aime la voir coucher avec d’autres hommes. Donc elle m’a proposé qu’on aille dans un endroit qu’elle a l’habitude de fréquenter comme ça pendant qu’on  fait la chose, le Monsieur, lui nous regarde au travers d’un miroir. Elle a essayé de me convaincre que le Monsieur est souvent très généreux après ça et que je n’allais pas regretter», raconte Alphonse Dodey, trentenaire. Cette histoire n’est pas isolée.

De l’argent pour être à la mode

«Je constate que ce sont les filles qui ne travaillent pas qui ont toujours dernières sorties de vêtements, ce sont elles qui ont encore les greffes les plus chères sur la tête et même les téléphones de grande marque. Elles font des dépenses que nous même qui travaillons on n’ose consentir qu’à des occasions précises», note Henri Mpongue.

La mode, les voyages et mondanités sont au centre des intérêts des jeunes, en témoignent les statuts soignés sur les réseaux sociaux, les virées nocturnes en n’en plus finir, les voyages de plaisance… Qui sont brandis à la face du monde comme témoignage d’un confort qui n’est pas toujours réel.

«Certains jeunes veulent vivre une vie qui n’est pas la leur. Comme s’ils essaient de s’échapper de leur propre réalité. Sinon comment comprendre qu’un jeune dépense chaque week-end des centaines de milliers de FCFA pour «jouer la vie» avec ses amis alors que ce même jeune vit encore dans la maison de ses parents et même qu’il n’a pas une activité économique stable qui justifie qu’il puisse faire de telles dépenses ? La bonne question aujourd’hui c’est comment on en est arrivé là», questionne Olivier Sak.

La perte de repères sociaux au banc des accusés

Il faut tourner les regards vers la société et ses mutations pour trouver l’origine du gout prononcé des jeunes Camerounais pour le luxe. Ceux-ci, aiment-on à le dire, sont en perte de repères sociaux. Il ne s’agit pas en soi d’une situation nouvelle mais la médiatisation des faits de société à grande échelle via Internet a permis d’en voir la profondeur.  «Il y a comme une inadéquation entre ce qu’est la vie et ce que les jeunes pensent qu’est la vie. Et plusieurs facteurs peuvent expliquer qu’on en arrive à cette situation. Le premier est lié à une panne de modèles ou héros dans le pays. Qui sont ces personnes qui sont brandis aux jeunes aujourd’hui, sont-ce des intellectuels ? Des hommes d’affaires ? Aujourd’hui les «pimentières» ont le vent en poupe sur Internet et presque tous les jeunes sont sur Internet», explique Olivier Sak.

Pour le sociologue en service au Ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Amenagement du territoire, la perte des repères sociaux au sein de la jeunesse, provient également de l’amenuisement de l’impact des cercles familiaux sur cette couche. «Aujourd’hui les parents sont obligés d’être beaucoup plus ouverts et tolérants qu’avant. Les parents avaient un droit de regard sur son enfant, mais cela tend à changer. D’abord les parents sont occupés à cause du coût de la vie. Les mamans qui étaient en charge de l’encadrement des enfants sont aujourd’hui obligées de travailler à temps plein d sorte que les enfants comblent eux-mêmes les manquements à leur éducation. Où apprennent-t-ils donc ce qu’ils apportent comme leur contribution à leur propre éducation? A la télé, dans les cercles d’amis, sur Internet, dans lec chansons, etc».

Les raisons à la dérive ne manquent pas. «Avant l’Eglise jouait un rôle d’accompagnateur moral. C’est à dire qu’à côté de l’éducation familliale et scolaire, l’église apportait sa caution dans la formation du caractère des individus, notamment des jeunes. Hélas aujourd’hui, les gens sont de moins en moins croyants et quand certains fréquentent même l’Eglise, ils ne sont pas vraiment pratiquants. L’impact moral et spirituel ne se fait donc vraiment ressentir parce qu’un bon chrétien ne vole pas, il n’est pas paresseux et ne cherche pas non plus la facilité», indique Bika Aaron, ancien à l’Eglise Adventiste du 7e Jour, communauté de Nkolmesseng.

Des considérations sociales discutables

Dans une étude sur les aspects subjectifs de la pauvreté menée en 2019 par l’Institut national de la statistique, près de six ménages camerounais sur dix se considèrent comme étant pauvres ou très pauvres. Toutes choses qui conduisent à une stratification des êtres humains. « Quand mon père avait eu sa licence en comptabilité, il est devenu une personne considérée dans son village. Tout le monde savait qu’il est intellectuel et donc les gens le consultaient pour avoir son avis sur certaines questions. Aujourd’hui par contre, cela ne vaut pas grand-chose si vous n’avez pas en même temps un porte-monnaie rempli. Et cette façon de penser s’insinue même dans les cercles familiaux de sorte que les jeunes y sont exposés. Il est donc normal d’avoir une jeunesse qui pense qu’avoir rapidement de grands biens est le but de la vie et qui est prête à tout pour cela même à se livrer à des actes de corruption dans les milieux professionnels», martèle Olivier Sak.

Obstination de la jeunesse

Un doigt accusateur est toutefois pointée sur les jeunes qui, soutiennent certains, sont réfractaires à tout changement. «En 2019, lors d’un débat que l’on avait organisé au sein de notre mouvement de jeunesse, j’ai pris deux sujets d’actualité au hasard et j’ai demandé aux jeunes de me dire ce que cela évoquait pour eux. Nous devons les encourager à l’entrepreneuriat et je voulais voir s’ils savent identifier les opportunités d’investissement autour d’eux. Je n’ai pas eu de réponses vraiment consistantes et j’ai compris qu’en fait, ils ne maitrisent pas véritablement l’actualité. Au fil des échanges, j’ai compris que certains jeunes passent à côté de beaucoup de choses parce qu’ils ne s’interressent pas à ce qui leur est utile. La société pourrait donc résoudre ces problèmes que l’on évoque mais si les jeunes ne déplacent pas le sens de leurs priorités cela ne servira à rien parce qu’en fait, ils montrent qu’ils sont tout à fit à l’aise dans leur façon de fonctionner», pense l’encadreur de jeunesse Fridolin Tam Mangock.

Louise Nsana

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