Akere Muna : «Monsieur propre» dans la gadoue

En se jetant dans la course au palais de l’Unité, l’ancien bâtonnier a placé sa candidature sur les valeurs d’intégrité, d’honnêteté et de patriotisme. Depuis, il doit faire face à de nombreuses affaires qui tendent à éroder cette réputation. Le match avant la lettre.

Akere Muna, candidat déclaré à la présidentielle d’octobre prochain

Plutôt que du «monsieur le président», Akere Tabeng Muna (ATM) préfère qu’on lui donne du «monsieur propre». «J’aime bien ça», avoue-t-il aux journalistes du Club politiques qu’il rencontre ce 7 juin dans un hôtel de Yaoundé. En réalité, c’est sous ce jour que le candidat déclaré à la présidentielle d’octobre 2018 se présente devant les Camerounais. En vue de conquérir les déçus de la politique qu’il sait nombreux, l’ancien vice-président de Transparency International se positionne comme une alternative aux politiciens camerounais réputés véreux, corrompus et calculateurs.

D’où l’idée d’«une Nouvelle République» portée par le sexagénaire. Pour la construire, «nous devons changer radicalement notre attitude vis-à-vis de la chose politique et promouvoir un comportement citoyen», explique-t-il ajoutant que «la marque d’un bon homme politique est l’honnêteté, l’intégrité et la confiance». De l’avis de cet avocat anglophone, «cela doit être suivi par l’amour pour le pays et pour le peuple».

Réputation

Aussi ATM travaille-t-il à démontrer qu’il incarne ces valeurs. A travers des visites dans les campagnes, les marchés…, l’époux de l’Anglo-Américaine Beverly Bird affiche sa proximité avec le bas peuple. Rien de feint défend Paul Mahel. L’ancien journaliste, devenu porte-parole du candidat, soutient qu’en dépit du fait que membre de l’une des familles les plus puissantes du pays, «Akere est très proche du citoyen et très accessible». «L’une des manifestations de cette proximité est la fondation Salomon Tandeng Muna [du nom du père des Muna] qui œuvre dans le social», brandit-on dans l’entourage de l’ancien bâtonnier.

«Akere Muna et Donald Kaberuka ont quelque chose en commun, ce qui n’est pas toujours fréquent, c’est de réussir mais en même temps d’être des hommes droits, avec des valeurs», ajoute pour sa part Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce. Un témoignage bien mis en exergue dans la section de la biographie officielle du candidat titrée «la réputation d’Akere T. Muna».

Revirement

Sauf qu’en politique tenir dans le manteau de «monsieur propre» n’est pas donné. Sa seule déclaration de candidature est déjà considérée comme problématique. Avant la présidentielle de 2011, l’homme qui ne quitte presque jamais ses lunettes rondes et son nœud papillon assure qu’il ne se présentera jamais contre Paul Biya. Or, ce dimanche 08 octobre 2017, lorsque l’ancien président du conseil d’administration d’Ecobank Cameroun annonce qu’il brigue la magistrature suprême, on ignore toujours si oui ou non le président sortant sera candidat à sa propre succession. ATM n’exclut donc plus cette option.

Sur cette question, la plaidoirie de cet avocat qui cumule une quarantaine d’année d’expérience tient à deux choses. D’abord, à l’en croire, il ne s’agirait pas d’un rétropédalage sur «une question de principe». «Le pays n’était pas en guerre quand je faisais cette déclaration», justifie-t-il. D’ailleurs «seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Et c’est parce que certains refusent de changer d’avis que nous sommes en ce moment en guerre», réplique-t-il faisant allusion à la crise anglophone. Ensuite, se persuade-t-il, «si je ne mets pas mon expérience au service du pays, j’aurais été complice d’une situation alarmante». N’empêche, pour certains, cela reste une tache sur la cape d’homme de parole qu’essaie de se coudre cet amateur de bonne musique.

Muna contre Muna

Dans sa pièce de théâtre «Les mains sales» (1948), l’écrivain français Jean-Paul Sartre estime que faire de la politique s’assimile à plonger ses mains dans «la merde et dans du sang». L’engagement d’ATM, dans les années 1990, au sein du SDF de Fru Ndi, dont il a contribué à la rédaction des statuts, ne lui a pas fait retenir la leçon. Peut-être était-il trop dans l’ombre… Mais à bien écouter cette figure de proue de la lutte anti-corruption, le message semble être aujourd’hui passé. «Mes détracteurs vont voir de quoi je suis capable dans ce monde. Je leur rappelle que j’ai fait 22 ans à Transparency International. Je connais leurs dossiers. Si c’est par là qu’ils veulent qu’on passe, on va y passer. Je suis prêt», menace-t-il en cette matinée du 14 juin 2018 en réaction à l’affaire l’opposant à sa sœur cadette Ama Tutu Muna (ATA).

La colère d’ATM est à la hauteur des enjeux. L’ancienne ministre des Arts et de la Culture (Minac) vient de lui porter plainte. ATA reproche à son frère aîné la gestion de l’héritage de leur père et réclame sa nomination comme co-administratrice de la succession. Elle l’accuse de faux et usage de faux et affirme n’avoir jamais eu connaissance du jugement d’hérédité établi par la famille à la mort en 2002 de l’ancien Premier ministre. Dans cette affaire, ATM risque gros. S’il est reconnu coupable, sa réputation de «monsieur propre» va s’écrouler et avec, ses ambitions présidentielles.

Laurent Esso

L’avocat formé à l’école anglo-saxonne le sait trop bien. L’actuel administrateur du patrimoine des Muna, soutenu par le reste de la fratrie, voit donc derrière la démarche de sa sœur, une machination politique ourdie par le ministre de la Justice Laurent Esso: «je suis un candidat déclaré à la présidentielle. Le ministre de la Justice bat campagne pour un autre candidat. Si je suis emprisonné, je suis disqualifié pour gagner la présidentielle», indexe-t-il. Les soupçons sont renforcés par la proximité avec Laurent Esso qu’on prête à ATA.

Mais en face, l’avocate de l’ancien Minac, dément toute manipulation. Fostine Chébou Kamdem, met plutôt en avant, la volonté de sa cliente de rentrer dans ses droits. A l’issue de la dernière audience de l’affaire tenue le 26 juin dernier au tribunal de première instance de Yaoundé, elle soupçonne ATM de vouloir faire traîner le jugement sur le fond, en sollicitant «une décision avant dire droit sur la question de prescription». Attitude que le député juge «peu orthodoxe pour un candidat qui veut vite démontrer à ses électeurs qu’il est innocent».

Reste que, certaines allégations de l’ancien bâtonnier restent troublantes. Selon ce dernier, depuis qu’il a déclaré sa candidature, il perd systématiquement tous ses procès et le ministre de la Justice manœuvrerait pour que ses honoraires ne soient pas payés dans les affaires où il défend l’Etat du Cameroun. «Dis à ton patron de retirer sa candidature sinon, ça va chauffer», aurait même conseillé un juge au conseil de l’ancien bâtonnier.

Financement

Outre cette affaire, l’ancien vice-président du conseil d’administration de Transparency International, doit aussi gommer l’étiquette de candidat de l’extérieur que lui colle une partie de l’opinion. Cette perception s’est renforcée avec sa saisine de l’Onu. Il y dénonçait «un génocide» dans les régions anglophones. Une image que le pouvoir contribue à grossir les traits. Au lendemain de la déclaration de candidature d’ATM, Issa Tchiroma, ministre de la Communication, l’accuse par exemple, au cours d’une conférence de presse, d’avoir, en complicité avec d’autres Camerounais basés à l’étranger, «planifié un bain de sang» dans le but de provoquer «une intervention internationale». Des accusations restées à ce jour sans suite judiciaire.

Pour ne rien arranger, il s’est ajouté ces derniers jours des rumeurs, démenties par l’ambassade des Etats-Unis, de financements par le pays de l’Oncle Sam. «De la vraie sorcellerie», commente Paul Mahel. L’ancien journaliste explique que, jusqu’ici, les activités de l’ancien bâtonnier sont financées «sur fonds propres» et celles du mouvement Now qui porte sa candidature, par ses membres. Cette organisation dite de citoyens engagés, compte parmi ses «membres fondateurs» l’Alliance des forces progressistes (AFP) de Bernard Muna, frère aîné d’Akere. Mais c’est le Front populaire pour le développement, un parti de seconde zone basé dans la région de l’Adamaoua, qui a investi ATM le 23 juin dernier. «Je suis le tout premier candidat anglophone investi par un parti francophone», préfère mettre en exergue le natif de Ngyen Mbo dans le Nord-ouest.

Aboudi Ottou

Panafricaniste d’opportunité 

ATM a pris part au 31e sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union africaine (UA) qui s’est achevé le 02 juillet dernier. L’UA l’a invité pour participer à un panel sur la lutte contre la corruption. Ses 25 années d’engagement dans la lutte contre ce fléau en Afrique et dans le monde y sont pour beaucoup de même que sa proximité avec l’organisation panafricaine. L’ancien bâtonnier y a d’ailleurs occupé de hautes fonctions (président du Conseil économique, social et culturel de l’UA, membre du groupe de personnalités éminentes du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs…). Le candidat à la présidentielle d’octobre prochain est même qualifié de «panafricaniste» par Donald Kaberuka, l’ancien président de la Banque africaine de développement.

Mais dans son programme aucune ligne n’est consacrée à l’intégration. Les priorités de l’avocat sont principalement orientées vers l’édification d’un Etat de droit au Cameroun. Interrogé sur la question, ATM n’a pas donné l’impression d’avoir une idée originale sur le rôle du Cameroun dans la dynamique d’intégration au niveau sous régional et continental comme le prédispose sa riche expérience au sein de l’UA. Du peu que l’on a pu comprendre, avec Akere Tabeng Muna président, le Cameroun devrait demeurer dans la Cemac tout en conduisant le processus de rationalisation des communautés économiques d’Afrique centrale dont il assure le leadership. La seule innovation concerne les relations commerciales. «Nous allons privilégier les échanges de proximité», confie l’avocat qui n’exclut pas une dénonciation de l’Accord de partenariat économique avec l’Union européenne.

«Je crois beaucoup à la force de l’intégration régionale. Et tout ce que la France peut faire pour faciliter, y compris dans le cadre d’une politique monétaire qui devrait être repensée, la France le fera», assure le président français Emmanuel Macron en visite la semaine dernière au Nigéria. Paradoxe, l’avocat anglophone, qui milite pour un retour à la République fédérale de 1961, ne semble pas encore prêt à couper ce cordon ombilical avec l’ancienne puissance colonisatrice du Cameroun oriental. «En l’état, il serait imprudent d’amener le franc CFA dans le débat politique. Parce que le sujet anime les passions», esquive le candidat. «Moi, président de la République, vous et moi discuterons pour trancher cette question», conclut-il.

AO

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