Afrique-France: entre entendus, sous-entendus et malentendus

À lire les recommandations énoncées à la fin du 18e Sommet de la Francophonie tenu du 19 au 20 novembre 2022 à Djerba (Tunisie), on retient cinq choses.

 

La première: le prochain Sommet aura lieu au château de Villers-Cotterêts (Aisne) en France en 2024. La seconde: la 44e session de la Conférence ministérielle de la Francophonie se tiendra au Cameroun en 2023. La troisième: Dame Louise Mushikiwabo a été réélue à l’unanimité à la tête des instances de la Francophonie pour un mandat de 4 ans. La quatrième: la 9e édition des Jeux de la Francophonie se tiendra à cheval entre juillet et août 2023 à Kinshasa. Et la dernière: la France va multiplier des écoles françaises sur les cinq continents d’ici 2030. Dans les milieux diplomatiques français, voilà ce qu’il y avait de vendable au moment de quitter Djerba. Ce que Paris n’a pas voulu voir et faire entendre a été passé sous silence. Il s’agit notamment du refus du Premier ministre congolais, Jean-Michel Sama Lukonde, de figurer sur la photo de famille à l’ouverture du sommet et de l’absence des délégations du Burkina Faso, du Mali, de la Guinée Conakry et du Tchad à ces assises.

Même si nul n’est resté dupe du sens de ce qui a été entendu, les sous-entendus de Djerba sont suffisamment révélateurs de malentendus entre la France et certains pays africains membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Ce qui est arrivé à Djerba, au vrai, n’est que l’aboutissement d’une longue histoire de petites vexations et de profonds ressentiments. Ce cocktail permet de repérer certaines attentes au moment où les chroniques contre Paris se cumulent, au point de former un nuage de révolte au sein de l’espace francophone africain. De manière plus ou moins structurée, un mouvement inédit prend forme et commence à élaborer un scénario de protestation.

En réactualisant des luttes du passé, ce mouvement-là est déjà en train d’anticiper de nouvelles formes collectives de résistance et d’action. Et même si ses analystes refusent d’évaluer clairement les causes de ce mouvement, une chose est sûre: Paris a mesuré les conséquences de ces pulsions africaines. Il faut donc opérer autrement et la dynamique est enclenchée sur ce que la France elle-même appelle «le marché de l’éducation». Il faut intensifier l’enseignement du français partout dans le monde. Concurrencée par les Américains, les Britanniques ou encore les Canadiens, la France ne représente aujourd’hui que 6 % des écoles internationales au monde. Et si elle perdait encore près de 100 millions de francophones du Congo à la Guinée Conakry en passant par le Burkina Faso, le Mali et le Tchad, elle perdrait une bonne partie du terrain sur lequel se déroule une âpre compétition dans laquelle les enjeux linguistiques rejoignent les luttes d’influence.

Sachant qu’elle peut compter sur les forces de l’habitude et les conditionnements inhérents aux systèmes politiques en place, la France fait entendre ce qu’elle veut bien faire entendre, avec pour impératif de rompre le cercle vicieux de la contestation qui mène à la proclamation de la fin de la Françafrique. Entre temps, l’intuition collective du besoin d’un changement de cap face à la France paraît gagner du terrain en Afrique. Cette intuition est occupée à déplacer les entendus vers la lecture des sous-entendus et la maitrise des malentendus.

Jean-René Meva’a Amougou

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