Afrique centrale : Terre des batailles des vaccins anti-Covid

La sous-région est devenue le théâtre de luttes âpres pour l’écoulement des produits destinés à immuniser les populations contre le coronavirus.

Le coronavirus a désormais ses vaccins. Armés de leur savoir, les savants ont fait au mieux. De leurs laboratoires sont sortis des noms comme Pfizer/BioNTech, Moderna, AstraZeneca, Sinovac, Sinopharm, CanSino, Johnson & Johnson, Spoutnik V…D’ici quelques jours, projette REACTing (un réseau collaboratif de centres de recherches français), près de cinquante autres vaccins pourraient allonger la liste. Sur fond de drame sanitaire mondial, il semble bien – à moins que des spécialistes, dont nous ne sommes pas, viennent démontrer le contraire – que les pays africains soient ciblés. En Afrique centrale, chacun vient vanter les vertus de son vaccin en voulant faire croire qu’à ses yeux, les «vies africaines» comptent plus que la sienne. En présentant son vaccin comme une arme fondamentale contre le coronavirus, chacun annonce une plus grande solidarité avec les gouvernements locaux. Chacun se dit qu’il est «enfin» venu, le moment pour son pays, de jouer son rôle de protecteur des peuples de la sous-région. En fait, à travers celle-ci, chacun a décidé d’utiliser le vaccin comme un outil diplomatique, d’en faire un outil de «soft power». Cela est vrai pour la Chine, l’Europe, les États-Unis et la Russie, tous grands producteurs de vaccins.

Stratégies
Officiellement, la Chine a déjà exporté plusieurs cargaisons de sa «potion» vers la Guinée Équatoriale. Elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, puisqu’elle a déjà promis l’envoi de plusieurs millions de doses à de nombreux États. Pour escorter sa démarche, Pékin utilise une image, celle de Pelé, ancienne légende du football brésilien, en train de se faire vacciner à l’aide de produits chinois.

Dans plusieurs pays africains, l’Union européenne s’embarrasse de plus de précautions. Elle souhaite ne pas laisser le champ libre à la Chine et à la Russie. Cela s’est illustré lors du dernier Sommet européen, lorsque plusieurs États membres, dont la France et le Portugal, ont proposé d’envoyer 13 millions de doses de vaccins sur le continent africain, pour vacciner son personnel soignant.

À la vérité, il ne s’agit pas d’un jeu à la marge du juteux marché sous régional. Pris comme tel, ce jeu met en scène des acteurs agissant auprès des gouvernements locaux. Pour se tailler des parts de marché dans une trajectoire dynamique, chaque producteur de vaccin s’appuie sur un référentiel humanitaire. S’ajoutant au saupoudrage de facilités offertes, on voit chaque «propriétaire» de vaccin afficher sa volonté de bâtir, de consolider ou de refaire son image en Afrique centrale. Plutôt que d’être forcés à reculer, les uns et les autres affichent des postures déclamatoires qui cachent mal cet enjeu. Pour un peu, ils auraient trouvé le vaccin avant la pandémie et auraient réfléchi sur le comment conquérir les cœurs et les esprits de l’opinion publique dans les autres pays et le comment faire augmenter le nombre de malades en Afrique centrale.

Ongoung Zong Bella

À l’aube des vaccins…
À l’heure d’écrire ces lignes, le Cameroun attend du laboratoire AstraZeneca sa cargaison de vaccins anti-Covid-19. La République Centrafricaine (RCA) qui a également opté pour ce vaccin fabriqué en Inde, est dans la même situation. Le Tchad compte sur les 1,272 million de doses du vaccin AstraZeneca que le mécanisme Covax pourra lui fournir pour la fin du premier trimestre et le second trimestre. De son côté, le gouvernement de la Guinée Équatoriale a indiqué avoir reçu, début février 2021, 100 000 doses d’un des vaccins anti-Covid de la Chine développé par la firme Sinopharm. Selon les indicateurs que les autorités sanitaires de ces pays ont analysés, l’heure est grave. Au Cameroun par exemple, 35 714 cas ont confirmés au 5 mars 2021. Les forts en maths comprennent : en un an, il y a eu une progression continue et rapide. Le point de rupture semble atteint et la situation installe la hantise de la mort permanente. Alors, il faut vacciner. Manaouda Malachie, le ministre de la Santé publique (Minsanté) se fait le chantre de la vaccination au milieu d’une opinion réticente à marquer son adhésion. «Face aux réflexions anti-vaccin qui se multiplient en ce moment, la bonne question, en l’état actuel des connaissances sur le vaccin contre le Covid est : le vaccin augmente-t-il les chances d’éviter la forme grave et la mort? L’OMS dit OUI!», a-t-il tweeté le 6 mars 2021. Entre-temps, Manaouda Malachie demande d’être vigilant, car les signaux d’alerte sont au rouge depuis presque un mois.

Partout en Afrique centrale, la dynamique de l’épidémie est particulièrement forte. S’il est difficile d’identifier les raisons précises de cette tendance, plusieurs éléments sont néanmoins à prendre en compte : relâchement des gestes barrières, de nombreux rassemblements privés ou publics, forte densité de population dans certains endroits notamment.

Chez les voisins du Cameroun, on a les traits creusés. Des sarcasmes et des pamphlets partagés ici et là veillent à faire apparaître le pays comme le «covid-distributeur» en Afrique centrale. Décidemment, «l’enfer, c’est l’autre». Au fil du temps, les médias et quelques hautes autorités participent à cette construction et contribuent en première ligne à la diffusion des représentations collectives. Chaque jour, la situation renforce la plupart des dynamiques asymétriques déjà présentes au sein de l’espace communautaire (restrictions à la libre circulation des hommes et des biens et xénophobie notamment).

Zone CEMAC

Le Cameroun en «Covid-distributeur»

Certains de ses voisins l’affublent de ce qualificatif du fait de sa position géographique.

 

Covid-19… Et voici la multiplication discours. En zone Cemac, des commérages vont bon train, des rumeurs empoisonnées se propagent jusqu’au point où il est impossible de démêler le vrai du faux. Dans cet espace, la pandémie apparaît désormais comme un nouvel enjeu dans les relations instables et parfois tendues entre le Cameroun et quelques-uns de ses voisins. Ces derniers, sur la foi de quelques indicateurs parfois pertinents, véhiculent l’idée selon laquelle le Cameroun est devenu le plus grand pôle de l’extension du coronavirus. Au Gabon par exemple, les autorités sanitaires précisent que depuis le début de l’année 2021, 24 passagers en provenance du Cameroun ont été testés positifs au virus.

En République centrafricaine (RCA), les autorités sanitaires rapportent que plus d’une quarantaine de cas importés s’effectuent par voie terrestre. Et le Cameroun représente à lui seul 90% des risques de transmission transfrontalière. Sur le corridor Douala-Bangui, un grand nombre de chauffeurs routiers camerounais ont été testés positifs au cours de l’année dernière. En avril 2020, sur 17 camionneurs infectés, 14 provenaient du Cameroun (les trois autres venaient du Tchad), renseigne le ministère centrafricain de la Santé. Toutefois, il semble impossible de rendre ce trafic hermétique malgré la pandémie et les contaminations. Car, l’axe reliant Douala, la capitale économique du Cameroun, à Bangui est en effet vital pour la Centrafrique. Bangui est approvisionnée principalement en produits de première nécessité via ce corridor. La Mission des nations unies en Centrafrique (Minusca) assure militairement la sécurité sur ce corridor pour dégager des barrières parfois posées par des groupes armés. Un blocage de cette route provoque des pénuries en marchandise ou denrée alimentaire dans la capitale.

Au Tchad, le pont de Ngueli, qui relie la capitale tchadienne à Kousseri, la ville camerounaise est toujours fermé en ce mois de mars 2021. Objectif de l’Etat tchadien, apprend-on, essayer de maîtriser la contamination. Cela fait bientôt un an que se rendre au Cameroun ou entrer à N’Djaména via Kousseri demeure un véritable chemin de croix pour les voyageurs tchadiens et camerounais. Cette mesure avait été prise pour limiter la circulation du coronavirus, dont plusieurs cas avaient été enregistrés au Cameroun alors que le Tchad venait d’enregistrer son tout premier cas le 19 mars 2020. C’était un voyageur de nationalité marocaine, qui revenait de Douala. Le Cameroun est resté le principal pays étranger où le pays d’Idriss Deby Itno a enregistré le plus d’infections par voie terrestre au cours de l’année 2020. Le 12 avril, par exemple, le pays enregistrait 7 nouveaux cas de contamination au Covid-19. Sur les 7 malades, trois cas provenaient du Cameroun.

Il convient de rappeler que le Cameroun est le principal point des échanges commerciaux au sein des Etats de la Cemac. 24,7% à lui tout seul entre 2014 et 2017, selon le dernier rapport de la Banque africaine de développement sur les perspectives économiques en Afrique, «grâce à l’existence de corridors routiers avec tous les pays de la Cemac et le Nigéria». Le port de Douala est aussi la principale porte d’entrée des marchandises pour la Centrafrique et le Tchad, des pays enclavés sans accès à la mer. 80% des importations et des exportations tchadiennes passent par le Cameroun.

Landry Kamdem

 

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