Achille Mbembe au secours de l’impérialisme français

Au-delà de la curiosité intellectuelle qui anime Mbembe, il y a lieu de questionner la raison d’être et la légitimité d’un tel dialogue ainsi que sa nécessité. Un pays qui vit dans le déni permanent de l’humanité africaine peut-il s’arroger le droit d’inviter la jeunesse africaine à un dialogue ? Quelles sont les raisons morales qui lui donnent ce droit ? Pour mémoire, la France fut le premier pays à codifier dans le cadre du Code Noir, le génocide utilitariste le plus glacé de l’humanité.

Le membre du Bureau politique de l’Alliance patriotique jette son regard sur le Sommet Afrique-France en préparation sous la houlette du duo Émmanuel Macron-Achille Mbembe et pose des préalables à la tenue de telles assises avec la jeunesse africaine.

Pouhè Pouhè

Du 9 au 10 juillet prochain se tiendra le Sommet Afrique–France. Il faudrait plutôt parler du Sommet entre la France et ses anciennes colonies africaines. En prélude à ce Sommet et dans son cadre, la France d’Émmanuel Macron entend, selon la formule officielle, «dialoguer avec la jeunesse africaine». Elle a à cet effet choisi de se faire aider par un certain nombre d’intellectuels africains dont Achille Mbembe.

Au-delà de la curiosité intellectuelle qui anime Mbembe, il y a lieu de questionner la raison d’être et la légitimité d’un tel dialogue ainsi que sa nécessité. Un pays qui vit dans le déni permanent de l’humanité africaine peut-il s’arroger le droit d’inviter la jeunesse africaine à un dialogue ? Quelles sont les raisons morales qui lui donnent ce droit ? Pour mémoire, la France fut le premier pays à codifier dans le cadre du Code Noir, le génocide utilitariste le plus glacé de l’humanité. De plus, malgré l’apport colossal des Africains à sa libération des chaines nazies, la France a jusqu’à ce jour toujours brillé par l’ingratitude à l’endroit de l’Afrique.

Le choix des participants
Le dialogue auquel le président français Emmanuel Macron invite la jeunesse africaine se veut franc, ouvert et sans tabou. Mais qui en a fixé l’agenda ? Quels seront les différents thèmes de ces échanges ? Quels en seront les intervenants, puisqu’il suffit de citer leurs noms pour que l’on ait la certitude que certains sujets qui fâchent ne seront jamais évoqués.

Au-delà de ce qui précède, un dialogue franc, ouvert et sans tabous est-il possible avec la France ? Si oui, quels sont les préalables pour un tel dialogue à un moment où l’omniprésence française dans les affaires africaines est de plus en plus décriée par une jeunesse qui n’en veut plus ? La France prétend parler pour l’Afrique dans les instances internationales ; à quel titre ?
Quels sont les critères de représentation de cette jeunesse ? Qui est censé parler en son nom lorsque l’on sait que la jeunesse constitue 70% de la population africaine ? Celle des villes et campagnes africaines dont les régimes à la solde de Paris ont hypothéqué l’avenir ? Celle de la forêt tropicale profonde qui berça ma tendre enfance ou celle des savanes et steppes africaines ? Celle égarée dans le désert de la Libye, à la recherche de la route vers un hypothétique eldorado européen, ou celle traitée comme esclave dans ce même pays par les groupes armés qui y ont pignon sur rue depuis sa destruction par la France de Sarkozy et sa coalition anglo-saxonne ? Celle des camps d’asile de Lampedusa ou celle qui dort à la belle étoile sur les rives du bassin de la Villette à Paris ? Celle des amphithéâtres des universités de Yaoundé, Douala, Abidjan, Dakar, Libreville, Ndjamena, Niamey, Cotonou, etc… ou de Paris, Berlin, New York et Londres ? Les participants aux débats qu’entend organiser Paris seront-ils taillés sur mesure pour donner l’illusion d’une Afrique acquise à la France comme ce fut le cas il y a trois ans à Ouagadougou ? Sortiront-ils de la jeunesse militante africaine dont le panafricanisme de Kwame Nkrumah est le creuset et qui veut en finir avec le système de domination coloniale d’une France qui a du mal à se décoloniser ou de cette partie de la jeunesse africaine opportuniste, instrumentalisée dans le cadre des différentes organisations que la France met sur pieds ici et là à travers le continent pour vendre l’illusion d’une France philanthropique au chevet d’une «Afrique malade» ? On le voit bien, cette jeunesse est diverse et ne peut être mise sous la même coupe.

Achille Mbembe dont la doctrine de l’heure est celle de la délégitimation et la répudiation des philosophies de l’émancipation, du nationalisme, des luttes de libération nationales et du panafricanisme pourra-t-il réunir autour d’une même table les différents courants de cette jeunesse ? N’y-a-t-il pas lieu de craindre qu’à travers le choix des participants, la nouvelle mouvance panafricaniste soit diluée dans le nomadisme hybride pour donner satisfaction aux mandataires ?

Les préalables pour un dialogue franc et honnête.
Le choix de ses participants et des thèmes nécessitent des préalables, faute de quoi, ce serait placer la charrue avant les bœufs. Ce d’autant plus qu’Émmanuel Macron a placé son dialogue avec la jeunesse africaine sous le signe de la redéfinition des «fondamentaux de la relation entre l’Afrique et la France». Ces préalables sont entre autres :

– La décolonisation de la France : La France doit se décoloniser en commençant par sa classe politique. Le regard des Français à l’endroit de l’Afrique et des Africains est paternaliste, condescendant et infantilisant. Nombreux sont encore les français, surtout dans la classe politique et intellectuelle de la 5e République, qui ne s’imaginent pas une Afrique qui s’appartient. Il est grand temps qu’ils décolonisent leur conscience et admettent une relation avec l’Afrique et les Africains sur un même pied d’égalité. Il est grand temps qu’ils acceptent que l’Afrique peut, veut et doit s’appartenir. Oui l’Afrique peut s’assumer et n’a pas besoin de tutelle de quiconque que ce soit.

– La France doit se réconcilier avec son passé colonial : La France vit dans le déni permanent de son triste et honteux passé colonial. Une réconciliation avec son passé esclavagiste et colonial passe par la reconnaissance de la colonisation comme étant un crime contre l’humanité et une repentance. Poser une telle exigence ne signifie point entretenir une économie de la souffrance qui se nourrirait d’un sentiment de victimisation et de «colonisabilité» des esprits. L’homme africain est suffisamment ancré dans l’Histoire pour entretenir un tel sentiment. Il s’agit pour nous de reprendre de façon libre et souveraine l’initiative historique dont parle Aimé Césaire en exigeant de la France la reconnaissance de ses différents crimes et génocides (humains, culturels et économiques) à travers le continent africain depuis l’esclavage jusqu’à nos jours.

– Evacuer le contentieux historique franco-africain : Un audit des relations franco-africaines depuis l’esclavage en passant par la colonisation jusqu’à ce jour est un impératif catégorique pour une redéfinition des relations nouvelles franco-africaines. J’insiste sur le terme «nouvelles» car il s’agit de mettre fin à la nature esclavagiste des relations actuelles et d’en définir d’autres. Sans un tel audit, tout dialogue avec la France en l’état actuel est faussé dès le départ et ses fondements sans objet.

Voilà brièvement présenter les grandes lignes des préalables sans lesquels le dialogue auquel le président français invite la jeunesse africaine n’est qu’une ruse politicienne afin de redorer l’image d’une France en mal de puissance et de légitimité auprès d’une jeunesse qui la considère comme une sangsue aux pieds des Africains. Les récents évènements à Bamako, Bangui et Dakar sont là pour en témoigner. Oui, ces préalables sont la condition sine et qua non pour un dialogue franc et sincère. Sinon, ce dialogue ne sera qu’une nième rencontre infructueuse dont l’efficacité n’aura d’égale que la cérémonie. N’en déplaise aux chantres de la civilisation de l’universelle et du nomadisme hybride qui prétendent autre chose.

Les thèmes
Les thèmes d’un éventuel dialogue jailliront des préalables notamment de l’audit sur les relations franco-africaines évoqué précédemment. Néanmoins, nous nous permettons ci-dessous de sélectionner quelques lignes de force qui pourront constituer la trame de la procédure et de l’action.
– L’histoire des relations franco-africaines et leur nature : suite à l’audit, il sera particulièrement important d’écrire, mieux de réécrire, l’histoire des relations entre la France et l’Afrique. Telle qu’elle est présentée en ce moment, elle reflète singulièrement le point de vue du vainqueur. Il s’agira ici de rétablir la vérité historique en sortant des cartons ethnographiques et idéologiques des officines du bassin de la Seine. Dans cet optique, les historiens africains devront s’y atteler mais aussi leurs collègues français honnêtes et de bonne foi. L’histoire africaine réécrite telle qu’elle est, devra figurer dans les manuels scolaires.

– Les accords d’assujettissements pudiquement appeler accords de coopération. Signés au lendemain des petites indépendances et dans certains cas peu avant, avec des gouvernants acquis à la France, le décryptage de ces accords fera également partie de l’audit. Nettement défavorable aux Africains et faisant toujours des anciennes colonies françaises la chasse gardée de la France, ces accords doivent être abolis et, dans la mesure du possible, remplacer par de nouveaux accords. Tout dépendra des Africains s’ils le veulent. En raison des énormes souffrances infligées par la France aux Africains pendant la traite négrière et la colonisation, à cause du soutien des gouvernants français depuis De Gaulle jusqu’à Macron aux régimes qui leurs sont dociles dans le pré-carré français, la jeunesse africaine est dans la logique de la rupture et se représente difficilement une continuité avec une France qui éprouve du mal à arriver au 21e siècle.

– Les bases militaires françaises en Afrique et les accords de défense : Bras séculier de l’impérialisme français en Afrique, les bases militaires sont la pierre angulaire de la présence néocoloniale française sur le continent. Les soldats français, partout où ils sont présents en Afrique, se sentent en terre conquise et se comportent comme si l’Afrique était leur « terrain de souveraineté ». Paris saisie tout prétexte pour renforcer la présence militaire française sur le continent qui est devenu le terrain de rivalités par excellence des forces étrangères.

Après avoir fait un bilan de la coopération militaire avec la France, les Africains doivent sortir des accords de défense et exiger le démantèlement des bases militaires françaises sans débat autour du départ des soldats français. À la limite, seul le calendrier de leur fermeture et le départ des militaires français peuvent être sujet de quelques échanges entre les experts militaires du continent et de la France.

L’armée étant un des instruments de souveraineté, les Africains doivent construire leurs propres forces de frappe et refuser toute présence militaire étrangère sur leur sol. Aucun prétexte ne doit être accepté pour justifier la présence des armées étrangères ni en terres africaines, encore moins sur les côtes. Un milliard d’habitants ne peut continuer à livrer sa sécurité entre les mains des autres. Cette approche demande les moyens mais aussi et surtout l’engagement, le courage politique et la détermination. Quant-aux moyens, l’Afrique est assez riche pour se doter des moyens de sa politique. Bien géré, le continent africain peut être transformé en un grand chantier et les nations africaines placer parmi les plus respectables du monde. Nous avons tous les atouts pour cela : des réserves en matières premières innombrables, une population jeune qui ne demande qu’à être bien canalisée, des terres arables, des cadres formés dans tous les domaines de la science, etc.

– Le FCFA : Beaucoup d’études d’experts africains existent à ce sujet. Nous n’y reviendrons pas et renvoyons plutôt le lecteur à ces dernières ; notamment à celles de Joseph Tchuindjan Pouémi et Nicolas Agbohou. Ce que les pays africains concernés doivent faire, c’est soit envisager la sortie immédiate du FCFA, soit sa récupération totale et immédiate. Le nazisme monétaire français a déjà trop duré pour lui accorder encore un temps de répit. L’heure est à l’urgence et il faut agir maintenant. La récente cosmétique autour de cette monnaie de singe avec la naissance de l’éco version Macron-Ouattara n’y change rien.

Comme dans les cas précédents des accords de défense et d’assujettissement, cela demande tout simplement la volonté, le courage, la détermination politique et l’unité dans la démarche pour imposer à la France une autre grille des rapports. Sur ce point, la jeunesse militante africaine a bien des atouts et rien ne peut l’arrêter. Ce sont ses assauts contre l’impérialisme français en Afrique qui sont à l’origine du projet Macron-Mbembe dont le but est de court-circuiter ce combat afin de retarder le plus longtemps possible la fin de ce qui reste de l’empire. N’en déplaise aux avatars de la «mission civilisatrice» de l’Occident, ces ONG et leurs alliés qui fleurissent telles les tulipes au printemps et qui feront probablement la part belle des participants de la parodie de dialogue des 9 et 10 juillet prochain. N’en déplaise aux intellectuels africains qui se prêtent à ce jeu et qui entendent user de leur autorité pour venir au secours d’une France en chute libre dans l’opinion africaine.

– La culture : À côté du débat sur le retour des objets d’art volés à l’Afrique pendant la colonisation et qui doivent être restituer sans délai aux Africains, le génocide culturel savamment pensé et organisé à travers l’imposition de la langue française et du modèle français d’éducation aux Africains devront être sur la table des discussions. C’est dire que la stratégie culturelle de la France en Afrique devra être remise en cause. Certes, ce point incombe beaucoup plus aux Africains dans l’exercice de leur souveraineté (quoique restreinte) et la raison d’en faire un thème de débat en terre française est sans fondement. Mais puisque le projet de Macron-Mbembe se veut sans tabou (ce qui est louable) et compte tenu de l’influence dont jouit encore (pour combien temps encore ?) auprès de ses anciennes colonies, il est judicieux de passer en revue l’approche culturelle de la France en Afrique lors des assises de Montpelier.

Les nomades hybrides et chantres de la culture de l’universelle ne manqueront pas de crier «attention au nombrilisme culturel» puisqu’ils sont prêt à se déshabiller et à porter le vêtement de l’autre en renonçant à leur culture et en assumant avec fierté l’héritage colonial. Mais ont-ils vu la même attitude auprès de ceux qui sont leurs modèles ?
Certes nous n’avons pas choisi en toute liberté les langues des autres comme moyen d’expression officielle, mais au lieu de remuer davantage nos méninges et développer nos propres langues et un système scolaire adapté à nos réalités, nous semblons avoir choisi le confort intellectuel. Les autres ont pensé à notre place, alignons-nous. Tel semble être la devise dans nos enclos néocoloniaux. Si nous ne voulons pas catapulter dans l’insignifiance culturelle, nous devons nous ressaisir en reprenant l’initiative culturelle. C’est un impératif.

– La Françafrique : Cette relique du gaullisme est un monstre politico-mafieux. Il faut s’en débarrasser le plus rapidement possible.
Loin d’être exhaustifs, les quelques points ci-dessus retenus ne sont que des propositions d’orientation qui peuvent être revues. La recherche et la réflexion collectives détermineront le contenu.

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