Abdallah Chidi Djorkodei : «Le Tchad de Deby a armé Boko Haram

Le secrétaire national chargé des relations avec les partis politiques et les groupes organisés du Conseil national de résistance pour la démocratie (CNRD) est le chef de file de l’opposition tchadienne aux Etats Unis. Pour lui, l’administration Trump a de bonnes raisons de placer le Tchad dans la liste noire des pays soutenant le terrorisme.

Abdallah Chidi Djorkodei : «Le Tchad de Deby a armé Boko Haram

Le président tchadien Idriss Deby accuse ouvertement les Etats Unis de vouloir déstabiliser son pays. N’a-t-il pas raison ?

Si tel est le cas, c’est le peuple tchadien, dans son ensemble, qui manifestera contre les Etats-Unis d’Amérique. Or, vous avez tous constaté qu’il n’y avait que le parti-Etat (MPS) du président tchadien qui a été mobilisé pour une marche politique de soutien à son chef à laquelle des actes graves de conséquences ont été posés. Ni les partis politiques de l’opposition, ni les organisations de la société civile, ni la diaspora tchadienne, etc. n’ont condamné cette « déstabilisation » du Tchad par les USA.

Le problème est véritablement ailleurs et le Tchad n’est pas la propriété d’Idriss Deby ! C’est plutôt la gestion calamiteuse du pays depuis plus d’un quart de siècle par le régime d’Idriss Deby qui a totalement déstabilisé le Tchad et hypothéqué presque toutes ses chances d’amorcer enfin son développement socioéconomique.

Il est de notoriété publique que le Tchad est dans la profondeur du gouffre. La crise financière et économique, indépendamment de la chute du prix du baril du pétrole, fouette les ménages tchadiens depuis très longtemps déjà, sans que les gouvernements successifs d’Idriss Deby ne puissent apporter la moindre solution. Bien au contraire, chaque jour qui passe au pays de Toumaï, les scandales de corruptions, de détournements des deniers publics, de bradage des intérêts nationaux, de conflits d’intérêt, etc. éclaboussent Idriss Deby, sa famille, son clan et ses alliés rapaces. C’est la banqueroute au Tchad : les fonctionnaires accusent plusieurs mois d’arriérés de salaires dans tous les secteurs, les étudiants sevrés de bourse d’études, les militaires voient leur solde tronquée de 50%, les marchés publics attribués de gré à gré, les fournisseurs de l’Etat rongent les ongles avec des bons de trésor impayés, les commerçants ne parviennent plus à faire prospérer leurs affaires car victimes de raquettes des Douanes, des services des impôts et surtout de la concurrence déloyale des commerçants issus du clan du pouvoir d’Idriss Deby qui, telle une baleine, avalent tous les marchés publics.

Cette asphyxie financière se grève à une impasse politique et sociale vieille de plusieurs années. Ailleurs, dans une telle situation de blocage, on procède à un gouvernement d’union nationale, on apaise le front politique et social et on s’attaque aux difficultés financières pour soulager les populations. Mais que nenni, Idriss Deby et ses alliés s’entêtent et enfoncent chaque jour que Dieu fait le Tchad dans la désolation et le chaos. Les manifestations sont interdites pour les partis politiques, les organisations de la société civile, les organisations estudiantines, les magistrats, les médias, etc. Ceux qui osent braver cette interdiction sont violemment réprimés, jetés en prison sans ou avec un procès expéditif. Les actes d’intimidation, les blâmes, les viols, les tortures dans les prisons ou en public comme ce fut le cas des étudiants, les crimes politiques ou crapuleux jalonnent les 27 ans de pouvoir sans partage d’Idriss Deby.

Et je pourrais continuer encore d’énumérer indéfiniment les actes de déstabilisation du Tchad par Idriss Deby, sa famille et son clan. Cet état de fait est vécu par tout le peuple tchadien, livré à lui-même. Ce qu’on appelle la « communauté internationale » se trouve mouillée dans les combines d’Idriss Deby, contrainte de couvrir les dérives mafieuses et criminelles du régime Deby et devient de facto complice du malheur du peuple tchadien.

Ces tares qui ont pourri la situation nationale commencent à montrer leurs symptômes sur le plan international. Alors entre Idriss Deby et les Américains, qui peut être accusé de déstabiliser ouvertement le Tchad ? Pour la majorité écrasante du peuple tchadien, la déstabilisation voire la destruction du Tchad a commencé depuis le 1er décembre 1990 et se poursuit. Quant aux Américains, ils sont présents sur notre sol, une équipe de 80 agents du FBI a ses bureaux à Ndjamena. Ils ont aussi une base militaire au Niger voisin et dans d’autres pays non loin du Tchad. Déstabiliser un régime fragilisé et très impopulaire comme celui de Deby serait un jeu pour les Américains quand on sait que les casseroles du président tchadien sont nombreuses. Idriss Deby sait comment cela se passe puisque lui-même a été utilisé par les français pour déstabiliser le régime du président Hissein Habré.

Croyez-vous sincèrement que le Tchad mérite sa place parmi les pays qualifiés de bataillons de terroristes par les USA ?

Comme je le disais précédemment, un bureau du FBI existe au Tchad depuis 2014. Sa mission officielle est de contrer le terrorisme international notamment celui de Boko Haram et d’AQMI. Beaucoup d’observateurs africains et étrangers, issus du monde de la politique, des médias, de la société civile et autres institutions, se sont heurtés à des questions sur le développement exponentiel de la secte nigériane Boko Haram et surtout sa résistance. Ils sont aussi frappés par ses moyens financiers et ses équipements de guerre, son approvisionnement en munitions. Une secte aussi puissante qui défie sur le terrain quatre Etats frontaliers ayant des moyens conséquents et une expérience avérée comme le Tchad, le Nigéria, le Niger et le Cameroun. Un mystère ?

Au-delà donc des rapports des différentes organisations et institutions internationales qui peuvent être mis en doute, il apparaît clairement que le Tchad de Deby a armé Boko Haram. Comme il l’a fait autrefois avec la rébellion du MJE au Soudan, avec la Seleka en Centrafrique. Il faut savoir qu’au Tchad, l’arsenal militaire du pays est géré exclusivement par la famille et proches parents du président Deby. Ces derniers qui ont une main basse sur l’armée, se livrent depuis de longues années à un trafic d’armes et de minutions en direction non seulement de Boko Haram mais jusqu’en R.D. Congo.

Autre fait troublant : plusieurs responsables de Boko Haram ont trouvé refuge au Tchad et nulle part ailleurs. C’est le cas du milliardaire nigérian Mbodou Cherif alias SAS, ex-gouverneur de l’Etat de Bornou, notoirement connu pour avoir soutenu financièrement la secte islamique dans ses débuts.

Les combattants de Boko Haram peuvent être des Nigérians, des Nigériens, des Tchadiens, des Camerounais et même d’autres pays. Leur identification pose problème. Surtout au Tchad où les documents de voyage (passeport, carte d’identité, Laisser-passer, Sauf-conduit…) sont une question de bourse. En effet, contrairement à tous les autres Etats africains où ces services sont intrinsèquement rattachés au ministère de l’intérieur et de la sécurité, au Tchad c’est à une entreprise privée, dirigée par un tout jeune neveu du président Deby, à qui cette délicate mission a été confiée. La sécurité est ainsi sacrifiée à l’autel d’un juteux marché pour le clan Deby. Et ce n’est pas une surprise que la première injonction de la cellule du FBI à Ndjamena a été de fermer immédiatement ce commerce sur les documents officiels et de rattacher ce service au ministère de l’intérieur. C’est ce qui fut fait aussitôt. Pour la petite histoire, la rupture « abusive » du contrat par l’Etat tchadien a engendré un dédommagement de 22 milliards à l’entreprise du neveu de Deby !

Donc, aujourd’hui, des individus avec un passeport tchadien, il y en a beaucoup et de toutes les origines. Ils voyagent partout en Afrique mais aussi en France, en Grande-Bretagne, au Canada et même aux Etats-Unis d’Amérique. La majorité de ces personnes qui ne sont pas des tchadiens, se présentent comme des migrants, des réfugiés politiques.

Evidemment, le Tchad en tant que pays ne mérite pas une telle étiquette. Car les fils du Tchad se battent contre ces groupes fanatiques, extrémistes et dangereux au Mali et au Niger. Leur sacrifice est incomparable par rapport à l’engagement des autres pays directement ou indirectement menacés par ces groupes terroristes. Les tchadiens sont morts par centaine pour cette cause. Pire, quand on sait que le gouvernement Deby détourne les primes des soldats engagés sur le front militaire et les indemnisations des victimes, l’injustice est encore plus grande, plus douloureuse.

Les tchadiens subissent déjà dans leur corps et âme les affres du régime Deby ; ils ne méritent pas ce dénigrement à l’échelle internationale. Au lieu de blâmer tout le Tchad, l’administration américaine aurait pu lister des personnes proches du régime Deby et leur interdire l’accès à leur territoire comme ils l’ont fait avec le Venezuela.

Un autre fait, d’une grande gravité, a aussi pesé sur la décision des Américains de maintenir le Tchad parmi les pays dangereux soutenant le terrorisme international. Il s’agit de l’affaire de l’avion Airbus A320 appartenant à l’Etat tchadien et qui se livrait clandestinement à un trafic illicite (armes, munitions, drogues ?) entre les pays de l’ex URSS et la Syrie sous embargo international. Le limogeage des responsables gouvernementaux en charge de l’aviation civile au Tchad n’a pas permis de lever le coin du voile sur cette incroyable affaire qui implique le sommet de l’exécutif tchadien.

Tous ces faits, et il y en a encore d’autres, font que l’administration américaine est dans son plein devoir de prendre toutes les mesures idoines pour se parer contre tout danger surtout venant de l’extérieur. Si la justice américaine a confirmé ce « travel ban » concernant le Tchad, c’est que véritablement elle a des preuves tangibles.

L’arrestation du chef des Djandjawids qui fit de nombreuses victimes dans le Darfour ne pouvait-il pas plaider en faveur du Tchad en démontrant son efficacité dans la lutte contre les terroristes ?

A ce que je sache ce ne sont pas les autorités tchadiennes qui ont procédé à l’arrestation du chef des Djandjawids, Moussa Hilal. Ce dernier a été arrêté par l’armée soudanaise suite à une escalade de violences et d’affrontements armés inter-ethniques à la frontière avec le Tchad ces derniers mois. Moussa Hilal et sa milice ethnique ont toujours agi en sous-traitants de l’armée soudanaise. Il est accusé de génocide et de nombreux crimes guerre sur des populations civiles du Darfour. Ce chef de milices arabes fait l’objet d’un mandat d’arrêt international de la CPI (Cour pénale internationale), tout comme son mentor le président Oumar El Béchir. Son arrestation et son incarcération à Khartoum aujourd’hui s’explique par le rapprochement observé entre le Soudan et les Etats-Unis d’Amérique qui viennent de lever l’embargo économique imposé depuis 2007 et retirer le Soudan de la liste rouge des pays soutenant le terrorisme international.

L’arrestation de Moussa Hilal soulage Idriss Deby qui craint un embrasement de la frontière Est du Tchad où des groupes armés tchadiens tentent toujours de se reconstituer. Il faut rappeler qu’après l’accord de paix signé entre le Soudan et le Tchad en 2009, le président Idriss Deby a même épousé la fille du génocidaire Moussa Hilal. En guise de dot de sa fille Amani, docteur en médecine, Idriss Deby lui a remis la rondelette somme de 12 milliards de francs CFA. Un trésor de guerre qui a certainement contribué à entretenir la milice et commettre d’autres crimes et dont la CPI ne manquerait de relever l’effet.

Il y a quelques semaines, la presse américaine impliquait Idriss Deby dans une affaire de corruption. De quoi s’agissait-il exactement et n’est-ce pas une autre preuve de chasse aux sorcières contre le président du Tchad ?

La justice américaine ne verse pas dans les cabales politiques. Et Idriss Deby est un habitué des faits aux relents mafieux. Les exemples ne manquent pas et tous les observateurs qui suivent le Tchad depuis 1990 savent beaucoup de choses sur ce registre.

Dans la présente, il s’agit précisément d’une grosse affaire de corruption portant sur l’exploitation d’un gisement pétrolier au Tchad au profit d’une compagnie pétrolière chinoise. L’ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal (2000-2009), Dr. Cheikh Tidiane Gadio, qui entretient de relations douteuses avec monsieur Deby, a été recruté par les chinois pour travailler le président tchadien. Sa tâche consistait à empêcher le respect des procédures légales à savoir le lancement d’un appel d’offres internationales, écarter tous les autres prétendants et s’assurer par le versement de sommes d’argent importantes que la société chinoise ait les droits sur l’exploitation du pétrole tchadien. En agissant ainsi, M. Gadio a œuvré contre une saine concurrence entre plusieurs sociétés. Ce qui est interdit par la loi.

Pire, l’argent de la transaction a été envoyé par les banques américaines, de manière frauduleuse, à une fondation basée à Hong-Kong et en Virginie (USA), ce qui prouve que Gadio était conscient d’agir dans l’illégalité la plus totale, d’où ce camouflage.

Dans cette affaire, il est établi qu’Idriss Deby a touché 2 millions de dollars, et Gadio a encaissé une commission de 400.000 dollars. Les échanges de mails entre Gadio et Deby ont été versés au dossier d’accusation, autrement dit, les preuves sont là, irréfutables, en béton armé, y compris les échanges de mails entre Gadio et les Chinois au sujet de Deby. Gadio raconte dans ses mails que « The big man », autrement dit, Idriss Deby est d’accord sur notre deal. Et, dit-il :  « je lui ai proposé qu’on se voit avec lui dans son village en plein désert (Amdjaress, 900 km de la capitale), loin des regards des concurrents et ennemis qui peuvent mettre à mal nos projets. Peut-être qu’on va nous dispenser de visas car ce serait plus prudent. Je lui ai proposé (à Deby) que l’argent soit officiellement remis à une fondation », précaution prise par Gadio pour les virements bancaires à partir des banques américaines. Cela, espérait-t-il, serait suffisant pour tromper le système bancaire américain.

Le gouvernement tchadien et la société chinoise ont, comme il fallait s’y attendre, démenti les termes de l’accusation du procureur. Un simple démenti de façade qui peut s’assimiler à une gesticulation médiatique sans lendemain. L’affaire est sérieuse, et l’exemple de l’ancien ministre guinéen Mahmoud Thiam condamné à 7 années de prison pour blanchiment aux Etats Unis de l’argent de la corruption dans des acquisitions immobilières, inquiète au plus haut point.

Pour l’heure, l’ancien ministre sénégalais a bénéficié d’une liberté provisoire après avoir payé une caution de 500 millions de francs CFA et est mis sous contrôle avec un bracelet électronique qui l’empêche de quitter les Etats Unis. Quant à M. Chi Ping Patrick Ho, responsable de l’ONG, le juge l’a maintenu en prison. Idriss Deby a désormais cette affaire collée à sa peau et tôt ou tard elle le rattrapera quelque part. Wait and see.

Le drapeau américain brûlé à Ndjamena devant l’ambassadeur des USA est une démonstration que président Debby est soutenu par son peuple, n’est-ce pas ?

Les manifestations de colère, d’indignation et de soutien d’un peuple à son chef sont le plus souvent des manifestations instantanées qui mobilisent toutes les populations, sans coloration politique, ethnique ou régionale. Or, dans le cas présent, nous avons eu droit à une mobilisation d’un parti-Etat et de ses alliés qui ont encore une fois abusé des biens publics, dépenses beaucoup d’argent malgré la crise financière qui étrangle les familles tchadiennes, pour faire ce folklore.

Brûler le drapeau des USA dans une manifestation est un fait courant dans le monde. Cependant, relevons qu’ici que ce sont des officiels tchadiens, membres du gouvernement et du parti d’Idriss Deby qui en sont les auteurs. Deux jours plus tard, le président Deby, lors d’une cérémonie officielle marquant l’anniversaire de la proclamation de l’indépendance du Tchad à laquelle assistait l’ambassadrice américaine au Tchad, traite à son tour la justice américaine « de chien qui aboie, incapable de mordre ». Ces actes et ces injures sont pires qu’un incident diplomatique et vont accentuer davantage la pression sur le régime Deby. Déjà le « Travel ban » a été confirmé par le juge américain, ce qui complique énormément de choses aux Tchadiens qui voyagent à travers le monde dont la majorité sont issus du cercle du pouvoir.

Un président qui règne depuis 27 ans dans la terreur, le crime, les violations massives des droits de l’homme, les fraudes électorales, la mal gouvernance faite de pillages systématiques des deniers publics entrainant un effondrement total de tout le système administratif, sanitaire, éducatif, commercial, judiciaire, culturel et sportif, etc., un chef mouillé dans des scandales à répétition qui déshonorent le Tchad, ne peut pas être soutenu par son peuple. La preuve, Idriss Deby interdit à son peuple de manifester pacifiquement pour se plaindre de l’inflation, de la cherté de la vie, du manque de soins dans les hôpitaux, des coupures d’électricité, des problèmes d’inondation, aux retraités de réclamer leurs pensions impayées, aux étudiants de réclamer leurs bourses d’études, etc. Non, entre Idriss Deby et le peuple tchadien il n’y a point d’amour, c’est un bras de fer qui est engagé et comme toujours c’est le peuple qui triomphera.

Pourquoi dites-vous que le projet de réformes institutionnelles en chantier au Tchad est plutôt une diversion socio-politique ?

Ce projet de réformes institutionnelles a véritablement surpris tous les tchadiens, de toutes les tendances politiques, les organisations de la société civile, y compris ceux de la mouvance présidentielle. Car, tout le monde s’accorde que les urgences sont ailleurs et les causes des problèmes actuels ne sont pas liées à l’organisation institutionnelle du pays. On ne cessera jamais de le répéter, c’est l’échec d’un régime sur tous les plans : politique, économique, sécuritaire, culturel, etc qui en est la cause de tous nos maux.

Le Tchad est en panne, Idriss Deby et ses alliés sont incapables, après 27 ans de règne sans partage, de soutenir un projet de développement cohérent et salutaire. Les immenses revenus pétroliers ont été dilapidés, planquées dans les quatre coins du monde, blanchis dans l’immobilier au Canada, à Dubaï, Indonésie, Maroc, Sénégal, en Afrique du Sud, etc. Aujourd’hui, il est plutôt question de sortir de la crise économique et financière qui asphyxie les ménages tchadiens, de relancer la vie politique mise en veilleuse sous prétexte de la crise économique, de démocratie, de liberté d’expression, des droits de l’homme, de la justice, d’assainir les affaires, etc.

Ce projet de réformes institutionnelles a été mené à huis clos, sans la participation des différentes compositions de la société tchadienne. Aucune consultation populaire n’a eu lieu sur le plan national ni à l’étranger. Les réformes présentées sont dictées par des volontés politiques partisanes et d’ores et déjà rejetées par l’ensemble du peuple tchadien qui ne s’y reconnait pas. Il est même avéré que la prétendue commission technique n’a fourni aucun travail réel puisque le rapport final est truffé de plagiats.

Au-delà d’une diversion socio-politique, cette réforme institutionnelle pose les jalons d’une division déjà largement enclenchée par le régime Deby depuis plus d’un quart de siècle.

 Le 28 novembre dernier, en prenant part à New York à une protestation devant la représentation diplomatique de Libye, on vous a entendu accuser Idriss Deby d’avoir une bonne part de responsabilité dans le commerce odieux des esclaves noirs en Libye. Pouvez-vous le démontrer ?

Le président Idriss Deby est trempé jusqu’aux oreilles dans le chaos libyen et les conséquences qui en découlent aujourd’hui. Il avait envoyé 3000 hommes et de volontaires pour aller se battre aux cotés des hommes de Khadafi pendant l’insurrection de 2011. Après la mort de son mentor Khadafi et l’accaparement des réserves d’or stockées à son village Amdjarass (Est du Tchad), Deby a changé de fusil d’épaule et a commencé à flirter avec les tombeurs de Khadafi dont le général Khalifa Aftar qui contrôle tout l’Est de la Libye, encourageant ainsi la guerre au détriment de la paix.

Le Tchad a aussi ouvert largement ses portes pour les migrants qui y transitaient par milliers vers la Libye. Les tchadiens, mieux que quiconque, connaissent très bien le danger que courent ces jeunes africains dans un pays en guerre comme la Libye où le raciste est ambiant depuis le temps de Khadafi et les violences d’une extrême cruauté. Pire que l’esclavage des noirs vendus comme du bétail, les migrants ont été massacrés, chassés comme des gibiers dans le désert, capturés, humiliés, torturés, violés et abattus à la moindre résistance, au mieux contraints à des travaux forcés. Morts, ils sont brûlés et enterrés dans des fosses communes.

Toutes ces atrocités, le gouvernement tchadien (les autres pays voisins aussi) les savait depuis longtemps mais n’a rien dit, n’a rien fait. Cyniquement, Idriss Deby propose aujourd’hui une intervention armée en en Libye en remontant par le Sud du pays. Or, tout le monde sait maintenant qu’il y au moins trois mouvements armés tchadiens contre le régime Deby qui opèrent dans le Sud libyen, à la frontière tchadienne. Idriss Deby espère ainsi que la communauté internationale l’aiderait, encore une fois, à se débarrasser des rébellions armées contre son régime. Il a dû déchanter car le guêpier libyen est très complexe et personne ne souhaite s’enliser là-bas.

Du coup vous ne saluez pas la disponibilité d’Idriss Deby d’envoyer des troupes en Libye pour faire la guerre aux esclavagistes ?

Aucun tchadien n’est d’accord pour que les fils du Tchad aillent guerroyer dans d’autres pays. Deby a toujours violé la loi constitutionnelle pour envoyer l’armée tchadienne à l’étranger. Que fait véritablement l’armée tchadienne au Yemen ? Pourquoi les Sénégalais, Burkinabés ou les Algériens, voisins immédiats, ne vont pas se battre au Mali ?

Comme je vous ai dit ci-haut, le guêpier libyen est très complexe et personne ne souhaite s’enliser là-bas. Ce qui est possible de faire, c’est de sortir d’abord ces milliers d’africains des griffes de ces racistes esclavagistes libyens et les rapatrier chez eux. Cela pose enfin le véritable problème aux gouvernants : pourquoi ces jeunes valides fuient-ils en masse leur pays au prix de leur vie ? Je pense que tout le monde connait la réponse. Un président comme Idriss Deby qui a déjà hypothéqué l’avenir de plusieurs générations de jeunes tchadiens, cette question n’effleure pas son esprit. Lui, il a d’autres préoccupations derrière cette intervention : démanteler les rebelles tchadiens dans le Sud de la Libye.

La marche du 28 novembre contre l’esclavage en Libye s’est faite dans l’indifférence des africains-américains pourtant descendants d’esclaves africains. Quel commentaire faites-vous à propos ?

Cette manifestation a pu réunir des africains de différentes nationalités et a eu un franc succès malgré le temps très court pour sa préparation. J’avais constaté la présence de plusieurs africains-américains mais effectivement pas autant vue la cause. Je pense que c’est une question de communication et de sensibilisation. Sinon, remarquez que même dans bon nombre de nos pays africains, il n’y a pas eu la moindre manifestation publique.

Interview réalisée par Célestin Ngoa Balla  à New York

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