Abbas Mahamat Tolli: «Nous continuons à faire la chasse aux opérateurs économiques qui ne se conforment pas à la réglementation de change»

Extraits des déclarations du gouverneur de la Beac lors de la 4ème session ordinaire de l’année du Comité de politique monétaire de la Banque centrale ce 12 décembre 2023.

En quoi vont consister les bons du Trésor que la Beac se prépare à émettre à la demande du Comité de politique monétaire?
C’est un instrument de politique monétaire pour retrancher les liquidités excédentaires dans le système. Nous jouons sur le volume de liquidités. Soit en injectant et si c’est beaucoup trop, on procède à des ponctions. En relevant les taux, les banques commerciales mettent donc en vente leurs excédents de liquidités. Maintenant, on les encourage aussi à se prêter entre elles lorsqu’on achète la liquidité Banque centrale. En dépit de ces mesures, nous constatons qu’il y a des banques qui ne vont pas au marché interbancaire, c’est-à-dire qu’elles ne prêtent pas aux autres banques sur ce marché. Dans ce cas, le rôle de la Banque centrale, c’est les enchères. Nous demandons justement à la communauté des banques suivant les montants que nous pouvons retirer du système, de nous indiquer le volume d’argent à mettre à la Banque centrale, à quels taux et pour quelle période? Disons par exemple 28 jours. Chacun va faire ensuite ses enchères et in fine, nous aurons donc retenu un taux pour retrancher la liquidité excédentaire qui existe au niveau de ces banques.

Je pense que c’est très intéressant et c’est un instrument qui n’a pas encore été utilisé. Et je pense que la Banque centrale est une contrepartie sûre. Il n’y a pas de risque. Je pense aussi que les banques ont intérêt à le faire. Et compte tenu des maturités que nous préférons, cela n’entre pas en compétition ou en concurrence avec les États qui viennent aussi souvent sur le marché des valeurs du Trésor.

Quelles sont les perspectives en matière d’inflation en 2024?
En 2024, nous avons 3,6% du niveau d’inflation agrégé au niveau communautaire et ce sera suivi en 2025 d’un taux d’inflation de 2,8% et en 2026, on aura éventuellement 2,4%. Ce sont des prévisions. D’ici là, les réalités économiques conjoncturelles auront peut-être changées et on sera peut-être amené à revoir ces prévisions.

Pourquoi ce niveau encore élevé de l’inflation?
Je pense que c’est une question d’offre. Nous avons plus de pétrole qu’il n’y a en face des réponses. Surtout en ce qui concerne la consommation des biens que nous importons. Nous importons de la viande alors qu’on en a beaucoup dans la zone. Le Bassin du Congo c’est la deuxième réserve forestière au monde. Notez bien que nous importons tous nos meubles au lieu de les fabriquer localement.

Nous importons aussi du poisson, du riz, du blé, etc. S’agissant par exemple des meubles, si nous décidons de les transformer localement, plus il y aura de la valeur ajoutée. Et vous allez aussi garder vos emplois. Mais si on exporte des produits bruts, on vend au reste du monde nos essences. On a de bonnes essences dans la Cemac et on achète des meubles fabriqués à partir de la sciure de nos bois. C’est quelque chose qui doit cesser. Nous avons des terres arables, en millions de kilomètres carré. Nous avons des cours d’eau qui irriguent l’ensemble du territoire de l’espace Cemac. Nous avons des ressources hydriques souterraines. Qu’est-ce qui nous empêche de produire ce que nous mangeons. Pourquoi continuer à manger du riz importé (chinois, vietnamien…)

Au Tchad, nous avons un million de têtes de bétail. Est-ce que ce n’est pas suffisant comme viande, alors que nos pays commandent de la viande surgelée qui vient de l’Europe ou de l’Amérique latine? Est-ce que nos eaux ne sont pas assez poissonneuses? Nous importons des boîtes de conserve. Alors que l’on peut bien produire cela, transformer localement, créer des emplois…

Pour ce qui est de la viande, le Tchad, la RCA et le Cameroun réunis peuvent satisfaire la demande au-delà de la Cemac. C’est de la viande fraîche et bio. Mais il faut en produire encore plus localement. Il faut aussi l’alimentation du bétail, il faut également des corridors et des chemins de route pour faire transiter cette viande vers les pays ou les endroits où les besoins sont assez importants.

En transformant localement, on va avoir des produits finis ou semi-finis. Et en termes de revenus, c’est également quelque chose d’extrêmement important pour les finances publiques et pour le système bancaire. Bien évidemment, il faut aussi passer par des investissements importants dans le capital humain, dans les ressources humaines et dans le savoir-faire. C’est quelque chose qui est économiquement absolument important. On voit cela avec les pays qui n’ont pas de ressources naturelles.

Est-ce aussi la même configuration s’agissant de la dépendance des pays de la Cemac vis-à-vis des hydrocarbures?
S’agissant d’abord de la situation des réserves de change, nous sommes dans une configuration de détérioration des termes de l’échange que nous avons constatée. On observe que nos pays ont recours à plusieurs exportations. Et lorsque ce que l’on importe est supérieur à ce que l’on exporte, cette situation justifie un repli des réserves de change. Il y a donc cet élément. Il y a aussi que nous observons une baisse des produits pétroliers, même si les prix sont encore un petit peu élevés. Mais je vous objecterais également que nos États ont contracté des prêts antérieurs qu’ils dégageaient sur la vente du pétrole. Et dans beaucoup de cas, nonobstant la hausse du prix de pétrole, ces recettes servent à rembourser les ressources empruntées.

Il y aussi des éléments de saisonnalité en termes de dépenses, des services de dettes extérieures, consécutives au durcissement des conditions monétaires. Ce qui fait que les pays payent les services de la dette qui a été accordée. C’est donc tous ces éléments combinés qui font que l’on a une baisse des avoirs extérieurs.

Et nous continuons toujours à faire la chasse aux opérateurs économiques qui ne se conforment pas à la réglementation de change, et qui tentent de se soustraire de leur obligation de rapatrier les revenus issus des exportations. Voilà en gros ce qui explique que l’on n’ait pas atteint le niveau souhaité. Mais suivant les situations de conjoncture, ça peut aller à la hausse ou baisser. Et pour défendre encore durablement la valeur de notre monnaie, ce taux de change actuel (parité autour de 656 et plus de FCFA pour un euro), il faut avoir un niveau de réserves de change qui soit confortable. On était il y a quelques années à moins d’un mois d’importations. Aujourd’hui, on est à ce niveau. Ça reste quand-même important, mais il n’y a pas péril en la demeure. L’objectif est donc de faire en sorte que la période de couverture soit encore plus large par une reconstitution continue des réserves de change.

Aujourd’hui aussi, le prix du gaz et du pétrole est descendu à moins de 10% de sa valeur. Plusieurs pays exportateurs de pétrole peuvent déjà vivre et s’en sortir sans les hydrocarbures. Ce n’est pas le cas chez nous. Nous devons également songer à diversifier nos économies et à réduire notre dépendance vis-à-vis des produits pétroliers ou gaziers. En allant vers l’industrialisation, la transformation et en développant les services. De sorte que notre vulnérabilité aux chocs exogènes soit réduite. Il y a quelques années en Europe, vous aviez une forêt de cabines téléphoniques. Aujourd’hui, c’est une forêt de bornes de recharge des véhicules électriques. C’est une réalité palpable.

Il y a des recherches dans tous les domaines et un jour viendra où la demande du pétrole va baisser. Et si on n’anticipe pas cette échéance dès aujourd’hui, qu’est-ce que l’on fera lorsque les autres n’auront plus besoin du pétrole?

Comment vous positionnez-vous par rapport à la Zlecaf?
Pour nous, c’est une très bonne initiative prise par l’Union africaine d’avoir aujourd’hui un dispositif dont les instruments juridiques sont ratifiés par les États membres, et qui permette que nos pays puissent véritablement commercer entre eux, sans entraves et sans barrières. C’est donc une bonne chose qui devra cependant être complété par d’autres mesures. À savoir la facilitation de la mobilité des biens et des personnes. Et de ce point de vue, il y a des efforts importants à faire aussi bien au niveau de la Cemac que dans les autres pays, concomitamment.

Propos sélectionnés par Théodore Ayissi Ayissi

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