Afrique centrale : Réchauffement climatique, une autre entrave à la productivité

 

Selon une étude britannique, la force de production et l’énergie électrique sont très exposées au stress thermique. 

Le dérèglement climatique a un coût humain, un coût social mais aussi un coût économique. L’Afrique centrale sera bientôt sous le diktat économique des vagues de chaleur. En raison de sa dépendance aux exportations de matières premières, agricoles et extractives, la région court le risque de voir le stress thermique influencer le coût de production de ses entreprises.
Le secteur des matières premières représente près de 75% de la rentabilité économique de la région. Il emploie une forte main d’œuvre. Or, la hausse des températures et la multiplication des épisodes caniculaire vont faire chuter la productivité et renchérir les coûts. Plus il fait chaud et plus le travail est ralenti.

A cela s’ajoutent les besoins en climatisation qui vont eux aussi peser sur la facture d’électricité. Tel est le scénario de l’Afrique centrale à l’horizon 2045 tel définit dans l’étude «Heat stress: Threatens to undermine export economiesand disrupt global supplychain» du cabinet britanique Verisk Maplecroft.

«Le stress thermique peut réduire la productivité des travailleurs en provoquant la déshydratation et la fatigue, ce qui entraîne un ralentissement du travail et, dans des cas extrêmes, la mort» prévient l’étude du cabinet Verisk Maplecroft. Les pertes de capacité de main-d’œuvre dues au stress thermique sont plus importantes dans les secteurs à plus forte intensité de travail renchérissent les deux auteurs.

Energie

Au regard de la demande en énergie issue du réchauffement, les entreprises de la région seront confrontées à des coûts d’exploitation en constante augmentation et à des risques plus élevés de pannes de courant. D’après les deux auteurs de l’étude Alice Newman et Richard Hewston, les pays de la région perdent en moyenne 20 % de l’électricité produite lors de la transmission et de la distribution.

Tandis que les entreprises sont confrontées à une moyenne de huit pannes par mois. À ce jour, seulement 76 % de la population urbaine en Afrique a accès à l’électricité, indique VeriskMaplecroft.

En 2016, la consommation mondiale d’énergie pour le refroidissement s’élevait à un peu plus de 2 000 térawattheures (TWh), et ce chiffre devrait tripler d’ici 2050.

Pour la société de conseil, même si les gouvernements prennent des mesures pour renforcer le secteur de l’énergie, il est peu probable que l’augmentation de la capacité de production d’électricité suive le rythme d’augmentation de la demande.
Le cabinet fait observer que seuls les pays où les activités de services sont dominantes devraient être les moins affectés. Face à cette perspective, «des mesures d’adaptation, sont envisageables. Mais elles vont forcément faire grimper les coûts de production». Les auteurs du rapport recommandent d’adapter et d’améliorer également la législation du travail.

Zacharie Roger Mbarga 

En 2045, l’Afrique centrale pourrait voir les exportations baisser de 7,9%. La prédiction est du cabinet britannique Verisk Maplecroft, spécialisé dans l’analyse du risque, la recherche et la prévision stratégique. Elle est contenue dans une étude intitulée «Heat stress : Threatens to undermine export economies and disrupt global supplychain» publié le 02 août dernier. Ses auteurs Alice Newman et Richard Hewston, tentent d’établir que le réchauffement climatique va réduire la productivité des travailleurs et impacter négativement le secteur énergétique. Précisément, l’étude tend à démontrer que le stress thermique pourrait ralentir la capacité de la main-d’œuvre. Tandis que la régularité de la hausse des températures et des vagues de chaleur va entraîner une augmentation continue de la demande d’énergie électrique. Au cours des prochaines décennies, soutient l’étude, le besoin de climatisation, dans les zones urbaines, sera doublement voire triplement supérieur. Ce qui posera le problème de la capacité de satisfaction des besoins en électricité. Ces deux problèmes impacteraient alors la production et par ricochet les exportations des pays de la sous-région. Les secteurs des industries extractives (près 88 % des exportations) et de l’agriculture (près de 15%) sont les plus exposés. S’agirait-il d’une analyse nouvelle d’englobement en faveur de l’industrie de l’économie verte ? Eléments de réponse. 

 

Focus sur les secteurs vulnérables 

Selon l’étude réalisée du cabinet Verisk Maplecroft, les importations identifiées comme les plus vulnérables au stress thermique en Afrique centrale sont issues du secteur agricole et de l’industrie extractive. Pour les auteurs, l’agriculture (agriculture, foresterie et pêche) et les activités d’extraction (mines et hydrocarbures) sont ainsi exposées du fait de leur dépendance à la température et surtout de l’intensité de travail exigé.

Agriculture

L’impact de la hausse des températures sur le secteur agricole se fera à travers la perturbation du calendrier agricole et le durcissement des conditions de travail du fait du stress thermique. Les agriculteurs seront confrontés à des pics de chaleurs agressifs qui vont rendre difficile le travail physique et modifier l’équilibre de la nature. Il faudra s’attendre, selon l’étude, à des vents violents, des poches de sécheresse et des pluies diluviennes en saison pluvieuse.

L’agriculture demeure le secteur le plus important de l’économie des pays de l’Afrique centrale avec plus de la moitié de la population impliquée. Elle contribue à près de 30% au moins du produit national brut des pays. Mais cette agriculture est essentiellement de subsistance et dépend fortement des précipitations pour l’approvisionnement en eau des cultures. Elle est donc très vulnérable aux changements climatiques, à la perturbation des saisons et à la modification du régime de distribution des précipitations. Avec le réchauffement, il faut prévenir une évaporation plus marquée, des pertes avant et après les récoltes dues aux prolongements ou raccourcissements des saisons de pluies.

Secteur extractif

Les auteurs de l’étude du cabinet VeriskMaplecroft sont formels : les industries extractives de l’Afrique centrale vont sérieusement accuser le coup du réchauffement climatique. Le secteur extractif est central pour les économies d’Afrique centrale, où il compte pour près de 88 % de la valeur totale des exportations. L’Angola et le Gabon contribuent à plus de la moitié des ventes menacées du secteur. Le pétrole seul représente respectivement 95% et 80% de leurs exportations totales, la prise en compte des risques que pose le stress thermique pour la capacité de travail sera déterminante pour l’avenir de ces économies.

Les effets suivants, occasionnés par la hausse des températures, vont impacter l’industrie extractive : la perturbation de la production de l’électricité (réduction du volume des eaux de surface et des eaux souterraines, hausse des températures et de l’humidité entraînant une diminution de l’efficacité de la conversion thermique, hausse de la température et baisse en volume des eaux de refroidissement), la baisse de la productivité de la main-d’œuvre, la destruction des infrastructures de transport (routes en asphalte, plateformes ferroviaires) du fait des fortes précipitations. Ainsi, le stress thermique pourrait occasionner une augmentation des frais d’exploitation, de transport et de démantèlements liés aux activités extractives.

Zacharie Roger Mbarga 

 

‘’La lutte contre le changement climatique est instrumentalisée’’ 

Caleb Nsalambi 

L’Africain devrait se départir de la naïveté et de l’angélisme avec lesquels il aborde la scène internationale et s’acheter une conscience géopolitique 

Le diplomate congolais (RDC) est spécialiste de la géopolitique des changements climatiques. Il éclaire sur les enjeux de ce phénomène.

Une étude d’un cabinet britannique analyse l’impact de la hausse des chaleurs pour les économies d’Afrique centrale. Quelle différence peut-on faire entre changement climatique et réchauffement climatique ?
Au regard des conclusions de cette étude, nous nous apercevons, sans entraves qu’il y a sur cette liste peu envieuse, deux pays de l’Afrique centrale dont l’un, notamment le Tchad, paie déjà une lourde facture de contrecoups liés au réchauffement global, avec l’amenuisement exponentiel de la surface jadis couverte par son lac éponyme qui en ce jour a déjà perdu jusqu’à 80 % de sa superficie d’antan. C’est dire toute l’ampleur du changement climatique qu’il ne faudrait pas confondre au réchauffement climatique qui n’en est qu’un élément constitutif, si l’on considère les autres éléments qui sont le vent, les saisons, les précipitations.

En effet, la Convention-cadre des Nations-unies sur le changement climatique définit ce dernier concept comme étant « des changements du climat qui sont attribués directement ou indirectement à une activité humaine altérant la composition de l’atmosphère mondiale et qui viennent s’ajouter à la variabilité naturelle du climat observée au cours des périodes comparables». Par ailleurs, le réchauffement climatique ou réchauffement global en est une des manifestations. Il faut y joindre la hausse du niveau des mers et de son degré de salinité qui impacte sur l’écosystème maritime, le stress hydrique, le stress thermique, la perte de la biodiversité et la dégradation de l’écosystème, la sécheresse et la désertification, les impacts démographiques occasionnés par les migrations dû aux changements climatiques et les éventuels conflits qui peuvent en découler.

C’est malencontreusement le paradoxe du changement climatique qui n’obéit pas à la règle qui voudrait que l’auteur d’un dommage en assume les conséquences, car l’Afrique, sans être un grand émetteur de gaz à effet de serre (à peine 5% des émissions mondiales des gaz à effet de serre), paie un lourd tribut à cette catastrophe programmée.

Pour l’Afrique centrale, quelles peuvent être les répercussions socio-économiques de la situation décrite ?
Si l’Afrique n’est qu’un faible émetteur des gaz à effet de serre, le hasard géographique a voulu qu’elle soit le continent le plus affecté par les conséquences du changement climatique. Il y aurait dont une géopolitique des émissions qui n’obéit pas à la logique géographique mondiale. Ces conséquences sont diverses et variées en Afrique centrale, notamment le secteur agricole et le secteur minier en seront sérieusement impactés, sans oublier le secteur forestier qui s’avère être à la fois un secteur émetteur et réducteur, la forêt étant un puits de carbone conséquent.

La hausse des températures occasionnant la sécheresse et la perturbation du cycle des saisons et partant, de la régularité des pluies, réduira les récoltes en quantité et en qualité. Un état des faits qui cause des situations de famine dans un continent qui a du mal à se hisser au rang de ceux qui ont atteint l’autosuffisance alimentaire. En ce jour, plus de 200 millions d’africains souffrent de la famine liée à la hausse généralisée des températures, un chiffre qui représente le sixième de la population du continent.

Même si le terme «réfugié climatique» ou «réfugié environnemental» tarde à se trouver une autonomie scientifique, faute d’une définition appropriée, le changement climatique oblige de revoir le lexique des migrations internationales, en adoptant le vocable générique de «migrant climatique». Le réchauffement global ramène certains groupes humains à un mode de vie primitif de nomadisme, à la recherche de subsistance pour eux et pour leurs troupeaux. On observe depuis quelques années, en RDC, l’afflux des réfugiés d’un autre genre, venu du Sud-Soudan menacé par la sécheresse. Un scénario similaire se vit dans les régions frontalières au Lac Tchad où un nombre important des populations riveraines s’est jeté sur la route de l’exode pour se mettre à l’abri de la misère.

Le changement climatique fait craindre des accès de violence dans certaines zones géographiques en raison de la conjonction de plusieurs facteurs, entre autres la désertification, la dégradation du sol et l’irrégularité des précipitations… à cet égard, on est en droit d’appréhender la perspective de la raréfaction des ressources naturelles suite à la mise en compétition d’une population dont l’accroissement exponentiel subite affectera la possibilité de la satisfaction de tous. L’instabilité sécuritaire dans la région du Lac Tchad est édifiante dans la mesure où les populations qui vivaient jadis des activités en lien avec le lac, se sont vu du jour au lendemain au chômage et sans ressources, à la merci des recruteurs des terroristes de Boko-Haram.

Bien qu’il soit difficile de démêler les causes politico-économiques, la guerre du Darfour a des origines climatiques. Ban Ki-Moon alors secrétaire général des Nations unies, a repris cet argumentaire dans un célèbre éditorial paru dans les colonnes du Washington Post en 2007, en déclarant que : « le conflit du Darfour avait aussi commencé par une crise écologique dont l’origine (tout au moins partielle) était à chercher dans le changement climatique». Le changement climatique s’avère donc être un catalyseur de conflit.

Le changement climatique va considérablement accroître le nombre de victimes de la malnutrition. Il va aussi augmenter la prolifération des agents vecteurs des maladies tropicales telle que la dengue et le paludisme, qui selon les estimations de l’OMS déciment 25 personnes par minute en Afrique.

Face aux analyses apocalyptiques sur l’accélération de la modification du climat, certaines voix crient à l’arnaque. Y a-t-il un agenda géopolitique et géoéconomique du changement et du réchauffement climatique ?
C’est tout l’intérêt du débat suscité par les climatosceptiques, qui par ailleurs ne constituent pas une bande d’écervelés insouciant du sort de la planète mais parmi lesquels on peut compter des érudits dissidents du GIEC, autour de l’hypothèse d’un changement climatique dû aux émissions anthropiques. Le président Trump en est aujourd’hui l’égérie en initiant le retrait des USA de l’Accord de Paris de 2015.

Il y a d’une part, les capitalistes libéraux que l’on peut qualifier de classique. Ces scientifiques qui soutiennent mordicus que la Planète bleue a toujours connu, depuis le bigbang, d’interminables cycles de réchauffement et de refroidissement, comme l’a démontré la théorie du «cycle de Milancovitch». Par conséquent, il ne servirait à rien de chambouler l’ordre du commerce international en modifiant le rythme et la nature de l’exploitation des ressources naturelles dont regorge la planète, moins encore de s’alarmer en ce qui concerne l’exploitation des énergies fossiles (Pétrole, charbon…) pour nourrir les appétits voraces exacerbées par la mondialisation.

D’autre part, il y a le courant écologiste qu’il ne faut pas confondre aux écologues. Ce système, tout aussi prédateur que le précédent, se pare des apparences philanthropes pour défendre la pérennité de la Terre en prônant un modèle alternatif de la consommation des matières premières dites écologiques. Ainsi est inaugurée l’ère dite du «totalitarisme vert» que dénonce Claude Allègre. Christian Gerondeau dénonce dans «L’écologie, la grande arnaque» un construit qui consiste, non pas dans les causes anthropiques du réchauffement global, mais dans le système international de lutte contre le changement climatique, qui ne vise aucun autre but que de maintenir les équilibres Nord-Sud. On peut leur reprocher beaucoup de choses, mais il faut avouer que la voix dissonante et dérangeante des thèses climatosceptiques élargit le débat et brise le glacis de la pensée unique construit par les écologistes.

Au regard de ce qui précède, on peut noter avec Philippe Lepestre que la lutte contre le changement climatique est instrumentalisée comme un élément régulateur des rapports Nord-Sud. Yves Paul Mandjem pour sa part, dénonce le caractère prédateur et hégémonique de ce système qui n’ambitionne que «le contrôle des matières premières et des ressources naturelles». C’est là le nœud du problème. Il faut passer derrière l’écran de fumer pour comprendre qu’au-delà des prétentions environnementales se cachent des prétentions politiques et économiques.

Que peut faire l’Afrique en général et l’Afrique centrale en particulier pour éviter le piège supposé ou réel de la hausse des températures ?
Pendant que l’occident se pense et repense le monde, l’Afrique se contente de vivre par procuration. L’africain devrait se départir de la naïveté et de l’angélisme avec lesquels il aborde la scène internationale et s’acheter une conscience géopolitique. Je dis bien s’acheter une conscience géopolitique, car cela nécessite beaucoup de courage face aux rapports des forces en présence dans l’arène internationale, de la subtilité et de l’argent pour former ses ressources humaines et se mettre au diapason des nouveaux défis contemporains.

Sur l’échiquier mondial, soit on est au menu, soit on est à table. Dès lors, il est convenable de se positionner comme un acteur pertinent des mutations que connaissent notre monde au risque de demeurer inexorablement dans un statut d’enjeu. Ce n’est qu’au prix de ces efforts que l’Afrique pourrait devenir un interlocuteur sérieux de la scène internationale.

Le plus grand drame de l’Afrique ne réside pas dans la pauvreté matérielle, mais dans son marasme spirituel et culturel qu’il entretient depuis des lustres. Vous vous demanderez certainement que vient faire la spiritualité dans une affaire de climat ? Vous me comprendrez dans la suite. Tenez par exemple : lorsqu’il a été demandé aux pays africains de produire, en prélude de la vingt-et-unième Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, leurs contributions prévues, déterminées au niveau nationale (CPDN), grand nombre des pays africains n’étaient pas prêts à fournir ce document jusqu’à quelques mois de la tenue de la Conférence de Paris.

Fort de ce constat, il leur a été proposé des cabinets d’experts, pour la plupart français pour raffistoler à la hâte un document complet. Cette situation ponctuelle qui illustre la propension compulsive de l’africain à consommer les émissions exogènes de la pensée met en exergue la fascination que nous avons pour toutes productions exotiques, avec pour paramètre multiplicateur, l’aversion d’aller puiser dans nos cultures qui pourtant ont des solutions substantielles au changement climatique. La pensée est la première chose que l’Afrique devrait reprendre en son compte, si elle veut tenir son rang dans l’espace international.

Interview réalisée par
Zacharie Roger Mbarga

 

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