Thomas Deltombe et les crimes de guerre de la France au Cameroun : «Il y a une sorte d’entourloupe de la part de Macron»

L’historien et co-auteur des ouvrages «Kamerun!» «La Guerre du Cameroun» déplore que le président français n’ait pas présenté des excuses aux Camerounais pour les actions de la France pendant et après la colonisation. L’intégrale de l’Interview accordée à TV5 Monde mardi, 26 juillet.

Avant de revenir sur la visite d’Emmanuel Macron au Cameroun, pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé au Cameroun à partir de 1955 ?

– Ce dont parlent Emmanuel Macron ou Achille Mbembe à l’instant, c’est d’une vaste répression qui a été initiée par la France au milieu des années 50 et qui s’est poursuivie bien longtemps après l’indépendance de 1960 pour réduire à néant le mouvement indépendantiste porté par le mouvement l’Union des populations du Cameroun, l’UPC, et mettre à la tête du pays un régime pro-français, un régime loyal qui puisse défendre les intérêts de la France malgré l’indépendance. Cette guerre a été extrêmement violente c’est pourquoi on en parle.

Il s’agissait d’une guerre de type contre-insurrectionnel du même type que celle qui était en cours à la même période, dans les années 50 et 60, en Algérie, qui avait recours à la destruction des villages soit au sol soit par des bombardements aériens, la torture, un système de torture ou même de disparition forcée, d’assassinat de simples suspects, des déplacements massifs des populations. Autant de violences qui s’apparentent à des crimes de guerre ou alors des crimes contre l’humanité, qui ont fait selon les archives plusieurs dizaines de milliers de morts. Il s’agit donc de faits très violents qui visaient à mettre à la tête du pays un régime ami entre guillemets, le régime d’Ahmadou Ahidjo que l’administration française elle-même avait mis en place au moment de cette guerre et qu’elle a pris soin de l’entourer d’assistance technique pour s’assurer de sa loyauté.

 

Où se situent les responsabilités présumées de la France dans ce que vous décrivez dans vos ouvrages ?
Ce qui me gêne dans votre question c’est le mot présumé et je crois que c’est ce qui me gêne aussi dans les déclarations d’Emmanuel Macron aujourd’hui. On fait comme si cette histoire n’avait pas encore été documentée. Or, Je ne suis pas le seul, on a écrit des livres sur ce sujet. Achille Mbembe lui-même a écrit un formidable livre «La naissance du maquis au Sud-Cameroun». Il a documenté la vie et le parcours de Robert Um Nyobe.

Il en parlait tout à l’heure de façon très très intéressante. Il a lui-même, je crois, perdu des membres de sa famille dans cette guerre. Il y a beaucoup d’autres historiens français, Camerounais, américains, qui ont établi des faits. Donc on n’est pas dans une logique de présumé. On n’est pas à nouveau en train de repartir de zéro. Il y a des choses qui ont été établies, qui ont été documentées. Je pense que maintenant, il faut qu’on passe à l’étape suivante, la reconnaissance officielle de ces faits mais également des excuses. Achille Mbembé parlait tout à l’heure de Ruben Um Nyobe, Felix Moumié. Ils ont été assassinés, le premier en 1958, le second empoisonné par les services secrets français en automne 1960. Ce ne sont pas des faits non étayés, c’est tout à fait étayé. Les responsables politiques de l’époque comme Michel Debray ou bien Mesmer, respectivement Premier ministre et ministre des Armées, ont reconnu ces faits.

Emmanuel Macron sollicite donc des historiens camerounais et français afin de faire la lumière sur l’action de la France au Cameroun pendant et après la colonisation, êtes-vous satisfaits par le geste qui a été fait aujourd’hui par le président français ?
Vous ne comprenez, pas vraiment. Je pense qu’on aurait pu s’attendre à des excuses, à une reconnaissance officielle voire à un processus de réparation pour les victimes. Je pense que là, on n’a pas du tout assisté à ça. Emmanuel Macron n’est plus dans le déni, il faut le reconnaitre.

Il n’est plus dans le déni comme François Fillon en 2008 qui parlait de tous ces faits en les qualifiant de pure invention. Mais finalement, Emmanuel Macron ne va pas beaucoup plus loin que son prédécesseur François Hollande qui, lors d’une visite officielle au Cameroun en 2015 avait déjà dit qu’il allait ouvrir les archives et les archives ont été largement ouvertes. Il y a beaucoup d’archives déjà ouvertes. Emmanuel Macron dit qu’il va ouvrir toutes les archives, mais dans le même temps il en restreint la consultation à une seule commission qu’il va lui-même mettre en place et ont il va vraisemblablement lui-même nommer les membres.

La méthode employée aujourd’hui par le président français ressemble à ce qui a été fait pour le Rwanda avec la commission Duclair ce qui a produit un certain nombre de résultats. N’est-ce pas justement ce que vous demandiez dans une tribune Au Monde la semaine dernière ?
Nous on demandait plus que ça. On demande surtout que les archives soient ouvertes à tous et pas uniquement à des historiens désignés et co-optés par des Etats, l’Etat français ou l’Etat Camerounais. Donc on voudrait que les archives soient ouvertes à tout le monde de sorte qu’il puisse avoir un véritable débat d’historiens et même des accords mais que tout cela puisse se faire sur la place publique.

Que ça soit un véritable débat public puisqu’il s’agit d’un jeu mémorial qui nous concerne tous. Et je pense qu’il y a une sorte d’irrespect d’Emmanuel Macron puisqu’il fait comme si tous les travaux qui ont été faits jusqu’ici n’étaient pas des travaux sérieux sur lesquels on pouvait d’ors et déjà s’appuyer pour aller plus loin. Il y a même une sorte d’entourloupe en prétextant que l’histoire est en train de s’écrire, mais l’histoire est toujours en train de s’écrire c’est le propre du travail historien, pour éviter de regarder en face des faits qui sont déjà établis et donc pour esquiver la suite, les excuses, les réparations.

Emmanuel Macron devait-il présenter des excuses lors de ce voyage au Cameroun selon vous ?
A titre personnel, et dans la tribune que vous évoquiez, nous demandons que la France fasse des excuse et même aille plus loin qu’elle engage un processus de réparation. A mon avis, c’est vraiment une question de simple respect pour les victimes de ces exactions. D’autres le font, la Belgique vient de s’excuser, de donner des excuses officielles pour l’assassinat de Patrice Lumumba; les Allemands se sont excusés pour le génocide des Hereros; les Britanniques ont même débloqué des fonds pour indemniser les victimes des tortures à la répression des Maho Maho dans les années 50. La France est très en retard.

Vous parliez tout à l’heure d’un geste. Alors oui il y a un geste mais il y a différents types de gestes. Il y a des gestes d’ouverture mais il y a aussi des gestes de fermeture qui permettent de se débarrasser d’un sujet encombrant pour le faire disparaitre. Je pense que les déclarations d’Emmanuel Macron sont très loin d’être véritablement sincères, je pense que c’est un geste relativement intéressé pour essayer de renouveler le système françafricain de la France-Afrique pour essayer de le régénérer et essayer de se débarrasser des sujets encombrants.

Propos rassemblés par Louise Nsana

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