Cameroun: société à scandale, société sans mystère

Père Maat Ngimbus, prêtre, religieux de l’Église catholique romaine.

 

La scène politique camerounaise est certainement animée. L’idée de scène évoque ou illustre le théâtre. Si le théâtre est un jeu pratiqué par des personnages, il est le croquis-satire du monde la vie entrain de se faire. Le jeu dessine alors le champ complexe de la vie, il ramène sa compréhension globale à quelques traits. Le théâtre manifeste donc le véritable sens en cuisson dans les marmites sociales d’un peuple. Le théâtre fait partie de l’univers de l’art surtout dans sa fonction de reconfiguration ou d’imitation de nos textes d’agir du quotidien.

Le théâtre à travers ses personnages, est une écriture de notre monde tel qu’il ne se donne pas à ses citoyens plongés dans le bain chaud social. Instant comme espace de détente sociale, il est comme ce cahier de révision nous redonnant à voir et revoir le monde de la vie tel qu’il est dans sa frénésie. Instant de détente, il est aussi le moment de retrait de l’activisme et de méditation sur le sens qui construit et tisse notre histoire très souvent emballée. Il faut donc s’y arrêter afin de mieux réorganiser notre vue sur la société.

Si le théâtre apparait comme une parole du derrière ; du derrière de la vie déjà vécue, il n’est pas moins non plus la flèche indiquant la société d’avenir à créer. Nous voulons donc nous arrêter sur une théâtralité musicale, celle de l’artiste-musicien PHILLBILL et sa chanson « BABY DONNE-MOI LES CLÉS ». Cette chanson dans sa gestion du sens, est traversée par un paradoxe : avoir les clés au cœur d’un monde aux serrures des portes qui ont été changées. Il est intéressant de penser notre situation dans le monde de nos jours à partir de la liaison entre les clés, les serrures, les portes et les ouvertures comme inauguration du sens dans le monde de ce temps-ci. Cette trilogie illustre la vie dans une société à la destinée floutée, brouillée : un peuple qui a, les clés, les portes, les serrures et qui paradoxalement ne construit aucun sens. Qu’est donc cette société qui ayant tout, ne devient pas dans l’histoire?

Sans histoire

Une société sans histoire est une société a-scandale parce que sans mystère. Le mal radical cons pour un peuple réside dans le fait de l’anesthésie des consciences ; consciences désormais incapables de monter dans les questionnements quant à la direction de leur existence. Une société qui ne monte pas dans les interrogations, ne prendra jamais conscience de la profondeur de sa déroute éthique. La chanson de PHILLBILL oriente notre regard vers ce qui n’est justement plus regardé : la femme à la fois le banal et l’anal d’une histoire sans passions, c’est-à-dire, une histoire où rien n’arrive et où rien ne se passe. Et la question : qu’est-ce-qui se passe, qu’est nous arrive, est à jamais muselée. Le décapage de la peinture anthropologique, c’est-à-dire de l’homme vidé de tout dire possible, va plus que jamais de soi.

Le véritable vide social nait quand la femme, cette figure de fécondité de sens, ne porte plus l’homme à la grande poésie. L’homme porté à la poésie devient inventif parce que la femme est créatrice. Dans une société a-scandale et démystifiée, la femme se vide de son mystère ; à la place, les femelles sont désormais célébrées. La femme est sans mystère parce qu’en amont, vidée de son exceptionnel. L’exceptionnel est précisément mystère en ce sens qu’il excède et déborde toutes les stratégies consuméristes et prédatrices. Femme-mystère éblouissant qui, à défaut d’être contemplée, est posée comme objets du supermarché pour jouissance sans évasion. À défaut d’être contemplée, elle est réduite comme une chose parmi les choses du monde qu’on consomme. À la femme destinée à la contemplation, correspond la femelle objet de toutes les prédations.

Du moment où la femme est consommée, c’est l’humanité dans son ensemble qui est consumée parce que sevrée de sa terre féconde. Fondamentalement, la femme est et la clé et la serrure et la porte. Toute prédation de la femme réduite à n’être que femelle, conduit à la perte des clés, au changement de serrures et à la fin, à la non-ouverture des portes pour l’avènement du neuf dans l’histoire. C’est cette alliance de la clé et de la porte qui rend la vie possible dans le monde et, la vie n’est dans sa vérité que si la clé entrant dans la serrure enfante quelque chose qui renouvelle l’agenda social de notre monde. Quand la femme habillée par sa féminité, respire l’air des aubes nouvelles, c’est l’humanité qui est à son éternel enfantement dans le sens. La clé ouvre la porte parce que la serrure reconnait l’urgence d’un sens en voie de naissance. Cette naissance se dit en termes de nouvelles organisations des horizons de progrès de l’histoire de l’humanité.

Que s’est-il passé ?

Face à une humanité, à une société camerounaise au sens castré, une société dont les clés n’arrivent plus à ouvrir les portes parce que les serrures ont été changées, l’artiste musicien doit puiser dans ce qui, au cœur de la société de l’heure n’offre que l’impasse. Il faut alors descendre dans les profondeurs de ce qui reste encore d’humainement digne. Aller à la musique, retrouver le sens qui danse encore, c’est travailler les consciences en y créant un espace du vide, vide portant lesdites consciences à rentrer dans une interrogation qu’a étouffée une société de bruits.

Devant la dictature du bruit, l’énervement des existences, la musique, cet art de libération des passions peut alors s’offrir comme le cadre idéal de la nouvelle question : Que s’est-il passé ?  Pourquoi cela nous est arrivé ? Ces questions inaugurent alors de nouvelles conceptions qui rajeunissent les espérances et portent notre société à la supplique. Vivre, c’est quémander pour qu’advienne ce dont l’homme n’est plus en capacité de produire. Parler est supplier : « Baby, donne-moi les clés ». C’est par une supplique qu’un peuple échappe à la dictature du bruit qui anesthésie les consciences et réifie la femme.

La femme contemplée devient la case de la parole fondatrice par rapport à laquelle, la fertilité de l’existence humaine ne peut être que prière. Contempler la femme consiste à rejoindre une hauteur de l’existence où la parole se fait poésie, évasion ouvrant à la prière. Prier ne veut pas dire reciter des écrits consignés dans des pamphlets, prier est une grande école qui donne à l’homme la puissance de se dire et de dire son monde. Un peuple qui contemple la femme et raconte son monde progresse dans l’histoire, Tout progrès est fruit d’une tâche créatrice. Quand la femme crée, l’homme devient inventif. Aussi, l’impératif est-il supplication, appel en urgence de la voix de la femme en vue de créer des nouveaux jardins de l’écoute de la parole.

Quand la femme parle, le sens renait et, la contemplation illumine tous les espaces de décisions de l’humanité construisant sa destinée dans l’excellence de ses ambitions. C’est dans la contemplation naissant de la Parole de la femme que nous la saisissons comme le jardin d’éclosion du sens dans le monde. Si la contemplation de la femme aboutit à une évasion créatrice, c’est en elle que commence pour l’homme les imaginations heureuses de la vie. La musique engage la destinée humaine dans de nouvelles fictions. Dans la fiction, quelque chose nait. De la femme, l’on peut alors affirmer que le monde est son rêve tout autant que le rêve de la femme fait le monde.  Tout rêve inaugure les nouvelles peintures de notre texte social.

La femme

En déshabillant la femme pour en faire un gadget des supermarchés jouissifs, un peuple se vide aussi de la fécondité des rêves. Il devient évident qu’un peuple aux rêves castrés perd les clés capables d’entrer en alliance avec les serrures afin de pouvoir ouvrir les portes des nouveaux horizons de sens. Cette femme devenue chose n’est plus son corps, elle n’a que son corps. Une femme qui n’a que son corps, ne sera jamais le jardin de la contemplation portant l’humanité aux lueurs des heures neuves. Une société jouissive est une société dans laquelle, la femme devenue femelle n’a que son corps et l’avoir corps fait de son corps, un instrument du marché, un corps-capital.

Une culture où la femme devenue femelle, celle-ci peut donner sans jamais se donner. Une telle société est condamnée à la déroute existentielle. Avoir un corps est aussi faire de ce corps, un capital à investir. L’instrumentalisation du corps de la femme est une véritable liturgie de désontologisation qui brise les ressorts créateurs de sens au cœur d’un peuple. Une femme qui n’a que son corps est fondamentalement sans cœur. C’est ainsi qu’une culture brisée dans ses ressorts est sans relance : culture des corps sans cœur. La matérialisation du corps de la femme va donc plus loin que l’on n’ose le penser. Si on ne la consomme pas seulement pas seulement, il y a encore pire : la consumation de l’idéal éthique des sociétés.

La femme nue est l’expression du nu éthique et l’institutionnalisation du vice moral comme norme de l’agir du quotidien. Que nos espaces publics soient saturés de laid et du sordide, nous commande de voir plus loin et, ce lointain à voir est pourtant le si proche de nous : le corps-poubelle de la femme. L’essence du corps réduit à l’ustensile, ne peut que faire prospérer son incapacité à ouvrir les portes gonflées de l’originaire parce que les serrures du sens n’étant pas fermées, relèvent d’une nature autre. Un monde démondé, voilà le fruit de la société au mystère nudifié.  L’appétence pour le nu de la femme a fait du sordide la carte d’identité dans notre inscription dans l’être. Une femme corps-poubelle est le symbole de l’infécondité radicale.

Les monstres, créatures du hasard parce que sans finalité, sont désormais devenus des citoyens-patrons d’un monde au sens inversé dont les bruits, sont le sacrement. Plongés que nous sommes dans le ténébreux par obscurcissement du visage de la femme devenu figure géométrique ouvertes à tous les dessins la vidant de sa fécondité de sens, l’artiste-musicien ne peut qu’espérer au pardon. Il faut aller au-delà du cri de la femme à la féminité mangée, femme-sexy, pour retrouver le don à l’origine par-delà les nombreux malgrés. L’urgence est alors se retourner vers la femme voilée, femme voilée, habillée dont la nudité, cette violence contre l’intimité de l’histoire entrain de se faire, ne la porte guère à abandonner le fruit de ses entrailles. Retourner à la femme, se revigorer de son lait qui maintient le monde aux rêves des premiers jours, ne peut être qu’acte de pardon. « Essaie de pardonner Baby ». Le pardon nous rappelle que la femme est cette source intarissable de don que ne saurait radier les nombreuses mutilations qui sont autant de stigmates devenues l’habit de son corps. Le pardon est ce grand essai qui retracera pour nous les nouvelles pistes pour aller dire la splendeur de l’humanité du secret. De la société du scandale à la société des scansions de sens : voilà la proposition !

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