Criminalité: derrière les violences de rue, des visages d’enfants

Bagarres, criminalité, drogues et sexe marquent le quotidien des adolescents organisés en gangs.

Il n’est pas question d’évoquer un chiffre officiel. Nous n’en avons pas mais dans les quartiers populaires de Yaoundé, le phénomène est désormais bien connu, des adolescents de 13 à 18 ans qui font la une en matière de gangstérisme. Les faits sont dignes des films «Menaces de société», la «Loi de la rue» ou encore «Écrire pour exister». Comme dans ces longs métrages américains, un grand nombre d’adolescents camerounais ont déjà l’expérience de la rue avec ce qu’elle apporte comme part de drogues, de violences et de débauches.

Mi-avril 2022 au quartier Nkolmesseng dans l’arrondissement de Yaoundé V, une vingtaine de gars tabassent un jeune homme. Certains l’arrêtent pour l’empêcher de se soustraire à la vindicte. Ils l’avaient auparavant pris en poursuite jusqu’aux abords du lycée de Nkolmesseng en criant «o voleur» pour se rallier la population. Face au spectacle désolant que présente l’infortuné ensanglanté personne ne réagit. «Tu vas intervenir ça devient ton problème. Tu sais qu’il s’agit même de quoi? Avec les enfants d’aujourd’hui, il faut garder ses distances», lance un sexagénaire dépassé par la situation. L’on apprend plus tard, que le sinistré était un membre d’un groupe de jeunes venus du quartier Elig-Edzoa, arrondissement de Yaoundé I, pour mener représailles à Nkolmesseng.

Le phénomène «des retours», leur dada
Christine, élève en classe de seconde, tient son grand frère en respect depuis plusieurs semaines, après avoir reçu de lui des coups lors d’une dispute. La jeune femme de 18 ans environ a promis de lui rendre la pareille par le biais de quelques amis dont elle a la protection. «Lui-même il connait. Ne me voit pas comme je suis là, il sait qu’il ne faut pas me tester», confie-t-elle, souriante. Dans le quartier, la jeune fille déscolarisée après un accouchement inspire quelque peu la crainte ce, d’autant plus qu’elle a la défense de sa maman.

Bien que de nombreux jeunes y ont occasionnellement recours, le phénomène des «retours» (entendez par là une expédition punitive à la suite d’une agression, Ndlr) est l’apanage des gangs. Il constitue dans ces cercles l’un des modes de communications les plus prisés pour asseoir son autorité, apprends-t-on auprès des forces de sécurité. «Il faut d’abord comprendre comment ces choses-là fonctionnent. Chaque quartier est un grand secteur qui est lui-même organisé en plusieurs secteurs. Et chaque gang contrôle un secteur de sorte qu’un membre d’un autre gang ne doit pas venir dealer, draguer les filles ou mener ses activités dans ce secteur sinon il devra en rendre compte. C’est là que vous entendez souvent que les jeunes de tels quartiers sont allés bagarrer dans tel autre quartier. Parfois, un est venu dealer dans un secteur qui n’est sous le contrôle de son groupe, le camp d’en face a réagi avec violence et a même confisqué sa marchandise ; là ses amis vont se faire justice. Il y a tellement de scénarios parfois la bagarre éclate à cause d’une fille qui a joué sur les deux fronts en sortant les membres des gangs rivaux… Mais la majorité des cas que j’ai connu tournaient autour de la drogue», explique le Maréchal de logis Onana Vincent* nom d’emprunt.

La drogue, le nerf de la guerre
Aujourd’hui derrière les regroupements d’adolescents se cachent souvent des problèmes de drogue, apprends-t-on à la brigade de gendarmerie de Nkolmesseng. Ces derniers sont utilisés comme dernier maillon de la chaine de distribution de ces produits. Les têtes du système quant à elles tirent les ficelles dans l’ombre. «Il y a des personnes, jeunes ou adultes qui contrôlent tout le système. Ce sont parfois des pères de famille, une maman vendeuse de beignet ou le jeune le plus sympa du quartier. En tout cas des gens que l’on ne peut pas soupçonner d’être impliqués dans ce genre d’affaire. De toutes les façons, il y a presque toujours l main mise d’un adulte derrière tout cela», révèle le maréchal de logis, Armand F.

Passés entre les mains des jeunes, les drogues et stupéfiants facilitent la réalisation de projets criminels. Agressions, vols, viols, meurtres… deviennent monnaie courante. «Quand il m’arrivait de partir à des fêtes avec des camarades de lycée, je ne buvais rien. Certains élèves droguaient les boissons qu’ils offraient pour pouvoir avoir des rapports sexuels avec les filles. Ce qui é tait répandu c’étaient les partouzes, comme ils savaient que tout le monde ne peut pas accepter de faire cela, ils servent des jus ou des alcools déjà mélangés et là les jeunes qui en consommaient étaient quelques fois surpris de se voir dans des vidéos érotiques», se rappelle Sara S.

Un profil difficile à cerner
Aujourd’hui, établir le profil des gangsters est une tâche ardue. Elles sont désormais préconçues ces images de jeunes de gangsters réputés désœuvrés ou entretenant des rapports difficiles avec l’école, arborant une apparence physique particulière. Le gangster d’aujourd’hui ne sort pas forcément, au premier abord, du lot. Et les élèves de l’enseignement secondaire constituent une cible privilégiée. «Surtout les jeunes qui sont en perte de repères. Il y a également ceux-là qui veulent frimer, se faire passer pour le gars le plus cool du lycée, ceux qui veulent tenir tête à leurs parents, ceux qui subissent des violences dans leurs environnements, ceux qui ont de mauvaises fréquentations, et vont se réfugier dans la drogue. Ils constituent une proie pour les gangs parce que là où il y a drogue, un gang n’est pas loin», fait savoir le Maréchal de logis Onana Vincent.

Un problème de sécurité
Le gangstérisme des enfants est une réalité dans nos cités. Et dans les écoles. La violence qui résulte de ce phénomène s’étant délocalisée pour s’y établir; au grand dam des élèves et du corps professoral. «En 2019, nous avions un élève qui était devenu très agressif et violent avec ses camarades. Ceux-ci savaient qu’il prenait et qu’il vendait la drogue depuis des années pendant les heures de permanence ou de pause, mais ils préféraient garder le silence par peur de ce dernier. Mais comme les agressions se multipliaient, une de leur camarade l’a dénoncé. On l’a exclu. C’est là que les choses se sont compliquées parce que toute la bande d’amis de ce garçon a commencé à menacer la fille, ils lui promettaient la mort. L’administration a porté l’affaire à l’attention des autorités», raconte Olivier Mbeck, enseignant des collèges.

Louise Nsana

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