Après les discours et les bonnes intentions, on attend les actes du PPA-CI

Alors que l’ennemi est sans état d’âme, l’Africain, lui, verse facilement dans une sensiblerie qui frise la stupidité. Une stupidité qui le conduit à faire l’éloge des liens soi-disant historiques entre la France et son continent au lieu de se demander si cette relation lui profite vraiment. C’est cette stupidité qui a poussé des jeunes ne représentant qu’eux-mêmes à parler des problèmes du continent à Montpellier avec une France aux abois et en perte de vitesse dans ses ex-colonies.

Plusieurs semaines après le Sommet Afrique-France de Montpellier, le sociologue et écrivain ivoirien n’en démord pas. Il appelle à exorciser la peur de vivre sans «l’ancien maître».

Le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) a organisé son congrès constitutif, les 16 et 17 octobre 2021. De l’avis de ceux et celles qui y prirent part, le congrès a connu un franc succès. Nous autres, qui étions à mille lieues de ce rendez-vous historique, avons bien aimé les paroles adressées par Laurent Gbagbo «aux militants de base qui ont résisté, qui ont marché, qui se sont battus dans les villages, dans les quartiers pendant 10 ans». Nous avons été contents qu’il ait eu un mot pour la diaspora «qui n’a pas voulu oublier, qui n’a pas oublié et qui ne nous a pas fait oublier parce que le pire pour un prisonnier, c’est d’être oublié». Nous avons été fort touchés par sa promesse «d’envoyer des délégations pour saluer les autorités des pays qui ont reçu les réfugiés», ce qui montre que, pour le premier président du PPA-CI, «la reconnaissance est un devoir à l’égard de tous ceux qui nous ont fait du bien et qu’on se couvre d’ignominie quand on y manque» (Jean Baptiste Blanchard, «Les maximes de l’honnête homme», 1772).

Cela ayant été dit, certains compatriotes auraient souhaité que les chansons de Serge Kassy, Mahély Ba, François Kency et Abou Galliet résonnent dans la salle de l’hôtel Ivoire, parce que c’eût été une manière de saluer leur combat et de leur rendre hommage pour les nombreux sacrifices consentis par eux. Ils estiment que l’on pouvait bien évoquer le souvenir de ces artistes qui prirent des risques énormes en même temps que celui de S. Kelly dont la chanson, «Ma copine est kpatta, kpatta» semble avoir fait du bien à Laurent Gbagbo pendant sa détention à Korhogo. Ils ont regretté qu’un billet d’avion ne fût pas envoyé à la chaîne panafricaine “Afrique Media” qui pendant 10 ans fit la palabre de Gbagbo, que la vidéo de Banda Kani n’ait pas été montrée à l’assistance, tout comme on a regretté à N’Djamena et dans d’autres capitales africaines que Laurent Gbagbo ait affirmé, deux jours après, que la légitimation d’une transition dynastique au Tchad par Emmanuel Macron n’était pas son affaire et que «le président français avait la liberté de faire ce qu’il avait à faire là-bas».

Je partage ces regrets et frustrations car, à mon avis, quand on est à la tête d’un parti qui se veut progressiste et panafricaniste, on ne devrait pas se permettre de s’exprimer de la sorte. Plaider pour le panafricanisme et laisser les Tchadiens se débrouiller tout seuls avec l’ancienne puissance colonisatrice me paraît à la fois incohérent, indécent et méchant. Laurent Gbagbo apprécierait-il si un Tchadien disait que le bombardement de la résidence présidentielle de Côte d’Ivoire en avril 2011 par les forces françaises, son kidnapping et sa lâche déportation à La Haye ne le concernent en rien et que la France a le droit de faire ce qu’elle veut en Éburnie? L’ancien président qui a révélé avoir lu toute la Bible plusieurs fois en prison doit certainement connaître cette parole de Jésus dans Matthieu 7, 12 : «Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes.» Si “le panafricanisme n’est pas un slogan mais une réalité” (L. Gbagbo), alors tout ce qui est fait contre un pays africain devrait obligatoirement interpeller et mobiliser les dirigeants et militants du PPA-CI.

Ceux qui agissent négativement contre les Africains, ceux qui leur veulent du mal, ceux qui leur pourrissent la vie depuis des décennies mais qui ont toujours avancé masqués et avec des paroles doucereuses, Pierre Sané les a dévoilés dans une allocution qui aura marqué les esprits tant elle tranche par sa lucidité et sa franchise. L’ancien secrétaire général d’Amnesty international commença par se présenter comme «membre dissident depuis que le Parti socialiste du Sénégal a trahi Laurent Gbagbo». Il était important qu’il fasse cet aveu car Ousmane Tanor Dieng, Moustapha Niasse, Abdou Diouf et d’autres, quoique prétendant adhérer aux valeurs socialistes, n’avaient point hésité à dérouler le tapis rouge aux rebelles ivoiriens, à rigoler et à dîner avec eux, à hurler avec les loups français contre Laurent Gbagbo, à réclamer un châtiment exemplaire pour celui qui refusait de se soumettre à la France.

Seul Amath Dansokho, qui n’appartient pas au Parti socialiste du Sénégal, s’abstint de tourner le dos au frère et ami ivoirien dont le seul crime était de défendre les intérêts de son pays.
Qui sont ceux qui n’ont jamais arrêté de nous rabaisser et de nous combattre ? Voici la réponse de Sané : «Ça fait 500 ans que la France et l’Occident nous font la guerre. Il faut qu’on identifie nos ennemis et qu’on puisse marquer sur le front de ces gens-là, E N N E M I S». Il ajoute : «L’heure est venue ! Avec l’ennemi, on crée un rapport de force. Allons-y !»
Alors que l’ennemi est sans état d’âme, l’Africain, lui, verse facilement dans une sensiblerie qui frise la stupidité. Une stupidité qui le conduit à faire l’éloge des liens soi-disant historiques entre la France et son continent au lieu de se demander si cette relation lui profite vraiment.

C’est cette stupidité qui a poussé des jeunes ne représentant qu’eux-mêmes à parler des problèmes du continent à Montpellier avec une France aux abois et en perte de vitesse dans ses ex-colonies. C’est la même stupidité qui fait que certains “intellectuels” invitent un jour les Africains à se détourner de la France parce qu’elle ne serait pas le centre du monde et, un autre jour, lui demandent de financer la démocratie en Afrique. Tout se passe comme si nous avions peur de vivre sans l’ancien maître ou de nous affranchir de son étouffante tutelle. Pourtant, la manière dont nous avons été traités jusqu’à maintenant devrait nous ouvrir les yeux et nous faire adopter un comportement différent. Le massacre des 300 tirailleurs africains au camp de Thiaroye (Sénégal) le 1er décembre 1944 après avoir contribué à libérer la France de l’occupation nazie, la fin tragique des Um Nyobè, Félix Moumié, Lumumba, Olympio, le génocide rwandais dans lequel des historiens français ont reconnu en mars 2021 la responsabilité de la France, l’assassinat de Mouammar Kadhafi, les bombes lancées sur la résidence qui abritait Laurent Gbagbo et sa famille, tout cela devrait nous rendre plus lucides et plus vigilants.

En d’autres termes, les Africains se feront respecter, non en se résignant ou en se laissant faire, mais en sortant de la naïveté et de la superficialité. Ils deviendront forts, non en demeurant dans une relation qui ne leur apporte rien, mais en cheminant avec les peuples qui peuvent réellement les faire progresser. Thomas Sankara le préconisait déjà le 4 octobre 1984 devant l’assemblée générale de l’ONU quand il déclarait: «Nous avons jusqu’ici tendu l’autre joue. Les gifles ont redoublé. Mais le cœur du méchant ne s’est pas attendri. Ils ont piétiné la vérité du juste. Du Christ ils ont trahi la parole. Ils ont transformé sa croix en massue. Et, après qu’ils se sont revêtus de sa tunique, ils ont lacéré nos corps et nos âmes. Ils ont obscurci son message. Ils l’ont occidentalisé cependant que nous le recevions comme libération universelle. Alors, nos yeux se sont ouverts à la lutte des classes. Il n’y aura plus de gifles».

La République Centrafricaine et le Mali ne veulent plus laisser personne les gifler. Ils sont en train de créer un rapport de force grâce à l’appui militaire de la Russie. Celle-ci est accusée par les autorités françaises de «captation de pouvoir» en Centrafrique via les mercenaires de force Wagner, ce qui peut prêter à sourire car les dirigeants français seraient incapables de prouver qu’ils n’ont jamais eu recours à des mercenaires pour renverser tel régime ou sauver tel autre régime en Afrique. Bob Denard et Paul Barril étaient-ils de nationalité russe? La France peut-elle donner des leçons aux autres quand il est de notoriété publique que «tous les présidents de la Ve République ont laissé faire, sinon provoqué des opérations mercenaires» (cf. François Dominguez et Barbara Vignaux, «La nébuleuse des mercenaires français» dans ‘Le Monde diplomatique’ d’août 2003, pp. 4-5)? Pourquoi le Mali ne ferait-il pas appel à un autre pays jugé plus efficace si la France s’est montrée complice des terroristes qu’elle était censée combattre?

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