Kyé-Ossi : centre d’appel géant à l’arnaque en ligne

Pleins feux sur le «calling calling». L’activité d’extorsion d’argent au moyen de la téléphonie mobile a pignon sur rue dans cette ville carrefour de l’espace Cémac. Les victimes se recrutent parmi les populations et les personnalités de la sous-région.

Kyé-Ossi, la ville des trois frontières (Cameroun, Gabon et Guinée Équatoriale), est un centre d’appel téléphonique géant. Dénommé «Calling-calling», ce centre est un vaste réseau réputé pour des arnaques de tous genres aux moyens des opérateurs de téléphonie mobile présents en Afrique centrale. Le «Calling-calling» utilise les réseaux MTN, Orange et Nexttel du Cameroun, Libertis et Moov au Gabon, et Orange en Guinée Équatoriale et en République Centrafricaine. Cette activité quotidienne et florissante fait des victimes dans toute la sous-région. Les habitants de Kyé-Ossi n’hésitent pas à en dire long sur cette activité d’escroquerie. Les Bamoun, venant de l’Ouest du Cameroun, excellent (dans cette activité) aux côtés de ressortissants gabonais, équato-guinéens et de la République Centrafricaine.

Organisation
Le cartel est organisé en fiefs, avec à la tête un chef. «Dans un groupe de «Calling-calling», il faut des gens qui savent bien s’exprimer en français, anglais, espagnol… Il faut des gens qui ont plusieurs voix, plusieurs intonations propres à l’identité culturelle d’un pays. Ils se présentent à leurs victimes comme étant des directeurs d’entreprise, des commissaires de police, des colonels, des commandants, de grands agriculteurs, de grands commerçants, de grands éleveurs…», informe Sinclair B. Cet ancien «Calling-calling» devenu commerçant avoue que ce réseau d’arnaque recrute même les jeunes et les femmes. «Dans notre groupe, on avait recruté un jeune élève de 15 ans. Il avait le don de parler anglais comme un Américain. Trois femmes travaillaient également avec nous», raconte-t-il.

Les «Calling-calling» aiment les endroits discrets: des maisons non achevées, des maisons abandonnées, des champs, en l’occurrence des palmerais, des terrains dégagés ou des zones ombragées… «Parfois, ils passent leurs appels le long de la route», renseigne encore Sinclair B. L’ex-arnaqueur, aujourd’hui vendeur de babouches, révèle qu’«ils sortent chaque matin aux environs de huit heures et vont retrouver leurs postes de travail. Ils y travaillent toute la journée et le soir, ils vont faire des retraits d’argent issus du fruit de leur activité».

À Kyé-Ossi, ils sont reconnus à travers leur manière de s’habiller: «ils aiment les sacs en bandoulière et portent des tee-shirts, des pantalons jeans, des tennis et des casquettes…», décrivent unanimement certains habitants. À les écouter, cette activité de «Call center» est juteuse. «Ils aiment les belles coupes de voiture et beaucoup d’entre eux ont des motos dames. Le soir, ils vont dans des boîtes de nuit…».

Selon Sinclair B., le métier de «Calling-calling» ne dépend pas uniquement des qualités d’orateur. Le vendeur de babouches témoigne qu’il faut verser dans des pratiques obscures. A l’en croire, tous ceux qui mènent cette activité sont entre autres des drogués. Ils ont besoin d’avoir un don de charme pour atteindre et convaincre facilement leurs victimes. «Je connais certains qui vont faires des incantations dans les cimetières. D’autres passent leur temps chez des marabouts. D’autres encore procèdent à des cultes avec des bougies, il y en a qui font des sacrifices de bêtes…», confesse l’ancien «Calling-calling». D’après lui, «une fois qu’on a fait cela, si la victime a un esprit faible, elle est hypnotisée…» Cette situation peut agir sur la victime tout le temps qu’il faut pour qu’elle puisse se faire dépouiller de tous ses sous. «Lorsque nous entrons en contact avec une personne, le sortilège est qu’elle ne puisse pas réfléchir contrairement à ce que nous lui disons, qu’elle ne puisse pas avoir l’intention de se confier à quelqu’un d’autre pour faucher nos plans…», avoue Sinclair B.

Sur le terrain
Sous la conduite de Sinclair B., nous allons à la rencontre des adeptes du « calling calling » dans un petit fief situé à Kyé-Ossi. Ici, c’est une vieille palmeraie qui accueille une dizaine de personnes parsemées dans la plantation. Chacun, en possession d’une bouteille d’eau minérale, est assis sur sa chaise rembourrée en plastique. Les voix s’élèvent moyennement, on dirait un véritable centre d’appel. Des vendeurs ambulants viennent leur proposer des arachides, des jus naturels… Une femme, avec son porte-tout, propose à manger : la sauce d’arachide au poisson ou à la viande avec du macabo râpé ou du riz…
Sinclair B., après avoir serré la main à ses anciens collègues, trouve une bonne position stratégique d’observation, entre cinq personnes formant une figure en losange. Il faut être à l’affût et se concentrer sur son ouïe. Ne rien laisser passer, car les «Calling-calling» sont en train de négocier de «vrais deals».

L’un deux dit à son interlocuteur qu’il est un grand éleveur reconnu dans le grand Nord du Cameroun. Là, il emploie un accent haoussa pour convaincre. Près de lui, son acolyte pousse de temps en temps des beuglements d’un troupeau de boeufs. Scène intrigante, mais très importante pour les arnaqueurs. De temps à autre, le «grand éleveur de tout le grand Nord au Cameroun» change de voix. Il prend la voix du berger avec un accent haoussa, presque inaudible : «li bœuf beaucoup beaucoup beaucoup… bien gros, bien nourris…» Dans ce deal, l’arnaqueur voudrait que son interlocuteur joue le rôle de médiateur entre lui et un «Blanc français». Le soi-disant «Blanc français» en question voudrait acheter dix cornes de bœuf pour un montant total de 10 millions de francs CFA.

D’après lui, la commande est pressée parce que le «Blanc français» en question doit voyager le lendemain en soirée : «mon frère! C’est du lourd! On n’aura plus une occasion du genre! On ne doit pas louper cela! Je compte vraiment sur toi !!!». Le «Calling-calling» dit qu’il est empêché. Il est sur la route de Batouri pour une livraison d’autres cornes de bœufs. Il voudrait envoyer son petit frère à la rencontre du «Blanc français». Mais ce dernier, qui est dans le train pour Yaoundé, ne connaît pas la ville et ne sait pas s’exprimer en français. Il souhaiterait donc que son interlocuteur rencontre en premier lieu son petit frère à l’arrivée de la gare de Yaoundé le lendemain matin. Puis, il devra récupérer les cornes de bœufs pour se rendre au quartier Bastos rencontrer le «Blanc français». Là, il devra récupérer les dix millions, il prendra alors un million et remettra le reste à son petit frère.

Les échanges sont sans pression. L’arnaqueur est calme, prend tout son temps et ne se lasse pas d’expliquer «le même deal» à son interlocuteur. Une quinzaine de minutes passent, la sympathie a atteint son apogée entre les deux interlocuteurs. L’arnaqueur a déjà assuré la confiance et ôté le doute. On entend l’autre au bout du fil rire. «Mon frère! Tu vois que c’est facile non? Un million dans la poche en un temps record», rassure le «Calling-calling». Il lui communique les numéros des soi-disant «Blanc français» et du «petit frère», le rendez-vous du lendemain matin à la gare-voyageurs est pris.

Mais, la victime va connaître d’abord une «intronisation à l’arnaque». Sinclair B. affirme que c’est pour tester le niveau d’esprit de la victime, pour voir si elle va «mordre ou pas». «Mon frère! Je suis en repos dans un petit village là, mon crédit va bientôt finir… Et je dois encore causer avec le «Blanc français». S’il te plaît, envoie-moi rapidement un transfert de mille francs CFA ou de deux mille !», lui recommande l’arnaqueur. Lorsqu’il entend le «grand éleveur du grand Nord» communiquer son numéro de téléphone pour recevoir du crédit de téléphone, Sinclair B. me murmure à l’oreille : «le gars est dans le sac…». Quelques minutes plus tard, la victime envoie le crédit de communication à son bourreau. La phase finale se jouera dans la prochaine heure.

L’arnaqueur contacte une fois de plus sa victime et lui dit : «Mon frère! Dans le million que tu recevras demain, je voudrais t’emprunter même 200 mille francs CFA… Là où je suis dans ce petit village, j’ai envie de convaincre le chef du village de m’acheter quelques têtes de bœufs. Pour cela, j’ai d’abord envie d’offrir au village à manger et à boire…» La négociation se joue désormais avec les paroles. L’arnaqueur pousse sa victime à lui faire le transfert… L’hypnotisé finit par fléchir après une résistance d’une cinquantaine de minutes. L’arnaqueur bloquera son numéro de téléphone par la suite et prendra une grande gorgée d’eau.

Gangrène
A Kyé-Ossi, «tout le monde ici connaît cette activité, même les autorités administratives et sécuritaires. Si les enfants de cinq ans connaissent ce que c’est que le «Calling-calling», il faut comprendre qu’à ce niveau, c’est déjà une gangrène», dévoile un fonctionnaire. «Les autorités sécuritaires font parfois des descentes pour rafler ces gens. Mais, il faut savoir que, lorsqu’ils font cela, c’est pour leurs propres intérêts», discourt ce dernier. Il va plus loin en argumentant que «c’est lorsqu’une personnalité influente a été victime d’une arnaque qu’on voit les policiers et les gendarmes se déployer pour traquer ces gars. Quand ces hors-la-loi sont arrêtés, ils ne font pas l’objet de poursuites, puisqu’ils sont libérés dans les heures qui suivent et reprennent aussitôt leur sale besogne librement», se lamente-t-il.

Les opérateurs de téléphonie sont également indexés. «Ils favorisent le développement de cette activité», souligne un fonctionnaire. «Les victimes appellent généralement pour se plaindre, mais rien n’est fait à l’instant», déplore l’agent public camerounais. Il propose de bloquer le numéro du bourreau qui a reçu de l’argent. Une mesure conservatoire, qui va permettre par la suite de mettre la main sur l’arnaqueur», suggère-t-il. A l’en croire, «Nexttel est en train de fuir Kyé-Ossi». «L’entreprise de téléphonie avait mis en circulation des puces libres qui n’exigeaient pas l’identification. Bien plus, elles étaient vraiment performantes parce que se connectant facilement avec les réseaux mobiles des autres pays. Il y a eu tellement de puces Nexttel non identifiées que ces gars-là utilisaient pour voler les gens…».

Patrick Landry Amouguy, envoyé spécial à Kyé-Ossi

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