Extrême-Nord : La gesticulation des forces et la parade de la violence

Le 10 août 2021, des heurts meurtriers ont mis à mal la sérénité du canton d’El-Birké, dans la zone du Logone Birni, région de l’Extrême-Nord du Cameroun. Sur la scène, deux communautés rivales armées de flèches et de machettes : éleveurs Choas et les pêcheurs Mousgoums. Selon des informations recoupées sur place par le Haut-Commissariat des Nations unies aux Réfugiés (HCR), les pêcheurs Mousgoums ont créé des tranchées pour retenir les poissons et ces tranchées menacent les troupeaux des éleveurs Choas. Dans son rapport-bilan, le HCR fait état de 32 morts et des dizaines de blessés, 11 000 réfugiés au Tchad voisin et 7 300 déplacés internes.

De manière très ouverte et tragique, ces événements ont montré l’existence d’une conflictualité inscrite dans la vie locale. Ici, dit-on, les coups rendus doivent être plus intenses que les coups reçus et lorsque rien ne vient refroidir la dynamique, les dégâts physiques peuvent être importants. Les métaphores utilisées sont signifiantes. Venir jusqu’à la maison signifie marquer le mépris et l’humiliation que l’on veut faire subir. En réponse, la violence de la réplique doit permettre de laver l’affront en dépassant ce qui est normal. Par ailleurs, le rapport dialectique entre affrontement et vengeance permet de saisir la pérennité et la reproduction du phénomène à travers le temps. La nécessité de venger est donc centrale pour répondre aux offenses, ce sentiment est durablement entretenu par une vivace histoire locale, dont la principale fonction est la transmission mobilisatrice du récit des exploits plus ou moins amplifiés des anciens, aux générations émergentes. Ce qui est arrivé est donc incompréhensible si l’on ne se plonge pas dans l’histoire locale. Ils sont aussi incompréhensibles si l’on ne se pose pas la question de savoir quelle est l’étincelle?

Dossier réalisé par Jean-René Meva’a Amougou

Souvent, entre communautés basées dans cette région, c’est un litige foncier, un accès difficile aux ressources naturelles ou un banal fait divers qui vient mettre le feu aux poudres.

Le désarroi d’une communauté du septentrion au Cameroun.

«Mousgoum aujourd’hui ou Kotoko hier contre Arabes Choas, Gbaya contre Peuls… les scores de morts sont impressionnants et tristes à chaque fois». Sur sa page Facebook le 12 août dernier, Cabral Libii montre combien le sujet est explosif. Pour l’homme politique camerounais, la sidération provoquée par la nouvelle brutale d’une trentaine de morts enregistrés au cours des affrontements entre Mousgoum et Arabes Choas dans le canton d’El-Birké devrait donner à cette actualité un sens différent. «Et la raison est bien simple», selon la formule de Pierrot Noumba. Le politologue explique que «entre communautés voisines dans la région de l’Extrême-Nord, la violence se réessaie chaque jour sur la base d’un antécédent bien connu». Sur cet aspect, l’on cite par exemple les heurts sanglants relevés entre les Arabes Choas et les Kotokos en 1979 et 1989 dans la localité de Mbeung (Logone-et-Chari). La tragédie a été rééditée à Goulfei en avril 1990, à Maltan en juillet 1990 et à Kousseri (janvier 1992, décembre 1993 et mars 1994) et plus récemment en juin 2021 à Ndame. À chaque fois, du sang a coulé abondamment.

Points de départ
Si dans ses analyses, Pierrot Noumba s’attache à démontrer que ces affrontements sont le résultat d’un déséquilibre croissant entre la population et les ressources disponibles, en l’absence de tout effort de développement économique et social depuis l’indépendance, il n’oublie pas que tout feu a un point de départ. «C’est souvent un litige foncier, un banal fait divers ou un accès difficile aux ressources naturelles sont les invariants déclencheurs des hostilités; généralement, tout affrontement est modulé en fonction des conditions et des enjeux locaux à partir desquels les acteurs justifient leurs hostilités réciproques en se basant sur leur appartenance ethnique ou confessionnelle», dit-il. Plongeant dans ses mémoires, le politologue rappelle que les affrontements entre Arabes Choas et Kotoko de 1979 par exemple sont nés d’une banale affaire de réclamation d’école par des dignitaires Arabes Choas. «Dans les esprits, ce n’est jamais fini. Au fil du temps, l’on égrène le souvenir avec la conviction que les victimes d’aujourd’hui peuvent être les bourreaux d’hier (ou de demain) et de génération en génération, les gens s’engagent dans des combats dont ils n’ont pas une connaissance rigoureuse des faits de départ», théorise Pierrot Noumba.

Résolution des différends communautaires

Horloge sans aiguilles

Trouver une solution reste bien difficile dans un contexte où chaque famille dispose d’une arme prête pour la vengeance.

Le désarroi d’une communauté du septentrion au Cameroun.

Jusqu’à un certain point, on peut donner raison au quotidien Cameroon Tribune (CT, édition du 20 août 2021). Pour avoir vu côte à côte le député Kamsouloum Abba Kabir (Arabe Choa) et le Pr Math Mazra (Mousgoum), le journal gouvernemental a conclu que les deux communautés rivales ont «fait la paix». Si l’ambiance vécue à Kousseri par le reporter de CT a semblé l’indiquer, il n’est pas acquis que la hache de guerre a été définitivement enterrée. De l’avis du psychologue camerounais Roméo Ngueti, «le temps de la vengeance tout comme sa mécanique ne s’élaborent pas de la même manière; la durée va de paire avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas». Dans cet énoncé, il est clairement entendu que les survivances des affrontements ne sont pas faciles à évacuer. «Posez-vous la question pourquoi depuis si longtemps certains groupes ne désarment pas et animent encore des tragédies à la moindre occasion !», exhorte Roméo Ngueti. La réponse que lui-même fournit juxtapose «des individus pris dans un fantasme inconscient de type pervers et ceux qui veulent construire une paix durable avec leurs adversaires d’hier».

Sur ce plan, l’Institut pour la Gouvernance en Afrique centrale écrit : «des échanges avec des élites des deux communautés, il nous est apparu qu’au-delà des convenances du politiquement correct, règne une forte suspicion et une grande susceptibilité à l’évocation de leurs rapports mutuels». «Chaque famille arabe possède une arme de guerre et la culture du combat est un module de régulation sociale partout. De nos échanges formels ou informels avec divers responsables administratifs, nous avons noté une forte tendance à l’alarmisme de même qu’un sentiment relatif d’impuissance face à la sensibilité et à la complexité de la situation. Le sentiment de risque permanent, lié au fait qu’un incident isolé peut générer la déflagration, semble être partagé. L’expérience et l’inventivité personnelle des responsables en place semblent être les seules ressources d’orientation décisionnelle des autorités administratives locales», renseigne ensuite le think tank.

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