Économie camerounaise : dans le monde des utopistes réalistes

Ils ont exercé ou exercent encore un véritable magistère intellectuel dans l’espace public national, en intervenant par exemple fréquemment dans la presse. Prenant des positions argumentées sur des décisions de politiques économiques, sur l’état de l’économie nationale, ils n’ont pas été absents du travail critique fondamental. Que l’on s’appuie pour cela sur la complexité, de la technicité de leurs constructions, de leur langage et mode de raisonnement, les idées de ces personnages ont parfois fait mouche. En tant que producteurs et détenteurs d’un savoir économique, certains de nos économistes ont constaté que l’économie camerounaise est en panne. Oui, convaincus que l’activité économique qu’ils observent, mesurent et interprètent est au service du progrès humain, leurs intentions les ont amenés à déplorer que l’activité économique engendre misères et inégalités. Bien sûr, cela a souvent engendré des controverses. À tort ou à raison, l’on a bien évidemment fait de tous des pessimistes, lorsque, par exemple, certains parmi eux ont soutenu que le financement des dépenses communes par la dette est d’abord un non-dit puis un mensonge; parce qu’on engage des dépenses sans dire aujourd’hui qui les supportera demain, ensuite on laisse croire que personne ne paie ce qui justifie toutes les gabegies politiques. Juste un exemple qui permet d’expliquer les relations parfois hystérisées entre le pouvoir et eux. Le premier est accusé par les seconds de ne pas renouveler leur offre de politique économique. Le présent dossier est une galerie non exhaustive des idées de ces personnages souvent considérés comme de doux rêveurs.

Dossier réalisé par
Jean-René Meva’a Amougou

Joseph Tchundjang Pouemi, l’«anti-FMI»

Mort le 27 décembre 1984, le fils de Bangoua (département du Ndé, région de l’Ouest) a été l’un des premiers camerounais à montrer le vrai visage du Fonds monétaire international (FMI) pour y avoir travaillé en 1977. Lors d’une conférence sur son livre (Monnaie, servitude et liberté paru aux Éditions Jeune Afrique en 1980) à Yaoundé en 1980, il lança: «le Cameroun et d’autres pays africains font l’objet d’une conspiration à l’échelle mondiale, où dans les institutions monétaires les politiques édictées ont pour seul objectif l’exploitation des faibles». Cet avis proposait l’interdiction «de recourir au FMI pour financer l’économie nationale». Pour le combattre, une certaine opinion s’était fendue en une formulation «plus positive et constructive du FMI», au cours d’une autre conférence deux semaines plus tard à l’Université de Yaoundé. Aujourd’hui, plusieurs économistes qui se réclament être les disciples du disparu martèlent une prophétie: «si vous allez au FMI un jour, vous resterez pauvres pendant au moins 100 ans».


Pius Ottou, au-delà du buzz…

«On ne distribue pas la pauvreté, elle s’impose. On ne peut redistribuer que la richesse. Pour cela, il faut la créer. Regardez le comportement du gouvernement dans son ensemble, ce n’est qu’un comportement de consommateur». Repris à toute vitesse, digérés par les agrégateurs d’articles et autres machines à faire du buzz, ces mots ont mis le Pr Pius Ottou en position de contre-pouvoir. En se gardant bien de toute leçon professorale, l’économiste a longtemps soutenu que ce sont les privatisations qui ont plongé le Cameroun dans le chaos actuel. «Les privatisations ont consacré la fuite des capitaux vers l’étranger, en flux tendu. Je ne vous prendrai que l’exemple de la téléphonie mobile. Les deux opérateurs issus de la libéralisation du secteur ont eu, rien que pour l’année 2008, 85 milliards de bénéfices», pestait-il lors d’une interview accordée au Postcastjournal.net le 23 juillet 2009. «Malheureusement, comme je vous l’ai dit, le Cameroun est un pays aux réformes impossibles. Parce que ceux qui doivent faire les réformes refusent. C’est pourquoi l’inertie est devenue un mode de gestion… tout le monde au Cameroun se considère, en tout cas au niveau du gouvernement, comme un petit chef d’État. C’est pour cela que des gens peuvent continuer à distribuer des rentes à quelques amis et c’est toujours le peuple camerounais qui va rembourser. Et vous voyez donc le désarroi du peuple qui s’impatiente, faute de réponses à ses besoins légitimes», avait ajouté l’économiste décédé le 24 mars 2014, foudroyé par la maladie.


Hubert Kamgang, Vision 2035 au diable!
«Le Cameroun demeure une République bananière. Un tel pays ne peut que se porter mal pour ses habitants!». Comme dans ces propos contenus dans le Messager du 8 juin 2011, l’ingénieur statisticien-économiste (mort le 30 septembre 2020) ne voulait pas se situer à la marge d’un axe intellectuel voué à la dénonciation de ce qu’il appelait «les pratiques trompeuses». L’ancien directeur du département des statistiques et de l’informatique au secrétariat général de l’Udeac (Bangui), candidat aux élections présidentielles de 1997 et 2004 avait eu l’occasion d’être au centre d’un large débat à l’échelon national avec son brûlot intitulé : «Le Cameroun au XXIème siècle – Quitter la Cemac, puis œuvrer pour une monnaie unique dans le cadre des États-Unis d’Afrique» (paru aux Éditions Renaissance africaine, Yaoundé, 2000). Dans la sortie médiatique évoquée supra, il résumait : «M. Biya et ses idéologues ont publié en février 2009 un document intitulé: Cameroun Vision 2035. Outre que l’objectif d’un Cameroun émergent à cet horizon-là n’est pas pertinent – le pays n’a pas la masse critique nécessaire à cet effet –, le document relève à la page 56 que l’appartenance à la zone franc «obère» la compétitivité de l’économie, sans en tirer la conclusion logique que notre pays doit quitter la Cemac – puis œuvrer pour une monnaie unique dans le cadre des États-Unis d’Afrique. Or, le projet d’Hubert Kamgang part justement du constat qu’un État néocolonial ne peut pas se développer et, dès lors, pose la «dénéocolonisation» du Cameroun comme un préalable à son développement. Le projet de Kamgang vise l’horizon de la puissance !»


Christian Penda Ekoka, arrêt sur les goulots d’étranglement
Un cancer vient d’emporter l’ancien conseiller du président Paul Biya sur les questions économiques. À partir de cette fonction qu’il a occupée de 2010 à 2018, on peut considérer certains ressorts argumentatifs et communicationnels de l’homme. Sur sa page Facebook, la journaliste Annie Payep écrit qu’«il n’arrive pas vraiment à se formaliser de la gouvernance du système dirigeant à Yaoundé et dit régulièrement son malaise en même temps qu’il prend ses distances avec certaines décisions du pouvoir». Au cours d’une interview qu’il accorde à Vox Africa en 2018, il parlait des instructions du chef de l’État qui se perdent dans les égos; des investissements qui sont faits en marge de ce dont les populations ont besoin. «Au Palais, disait-il, il y a un vide stratégique. Le problème c’est l’organisation du travail gouvernemental; il est anormal qu’on nous parle par exemple d’un plan d’urgence et que celui-ci mette 4 ans». Sur un autre plateau, il parlait d’«obsolescence programmée, défectuosité planifiée des plans conçus au Cameroun». Pour y remédier, Christian Penda Ekoka suggérait un «tournant politique et idéologique». Sa vision sous-tendait l’idée d’un changement brutal et radical, car, disait-il, un «tournant de politique publique trouve sa source dans un changement de référentiel, entendu comme cadre d’interprétation et de pensée des acteurs».


Dieudonné Essomba, grande gueule
Il scande ses idées avec passion. D’après lui, le Cameroun est dans une situation terrifiante. La récession va s’aggraver. «Il y a le feu. Regardez où en sont les moteurs de la croissance. La consommation est en panne à cause du chômage, l’investissement aussi puisque les perspectives sont nulles, les exportations sont en berne car l’Europe est en récession et la dépense publique est contrainte par l’objectif de réduire les déficits». Voilà l’un des crédos de l’ingénieur principal de la statistique et ancien chargé d’études au ministère de l’Économie. Il estime que dans le système politique camerounais actuel, les cabinets ministériels constituent le premier cercle de la décision politique. En effet, pour lui, la pratique des institutions de la République a conduit à une prééminence de l’exécutif dans la production de la politique publique.

Ainsi, les entourages ministériels ont acquis un rôle croissant depuis l’indépendance. La crise économique est là! Cette crise que j’ai passé mon temps à annoncer depuis 2010, à tue-tête, à tous les milieux dans tous les médias, elle est déjà là ! J’ai été désavoué, moqué! Tout le monde disait: «Petit haineux, depuis que tu annonces cette crise, le Cameroun va à merveille !» Quand j’avais publié mon texte en annonçant que la crise du Cameroun sera pire que celle de la Grèce en 2015, j’ai été interpellé et sommé de cesser d’ameuter les Camerounais… Nous sommes maintenant où? Le gouvernement fait semblant d’être surpris, alors que tout se dessinait: de très mauvais choix stratégiques sur le plan économique, une gouvernance faite de prédation, un entêtement à multiplier les crises comme le problème anglophone qui nous saigne à blanc… On pouvait s’attendre à quoi? Les Eurobonds et bien d’autres dettes extérieures sont arrivés à expiration et nous n’avons même pas un kopeck pour honorer nos engagements. La Trésorerie est totalement vide et les réserves extérieures n’atteignent pas 2 mois, alors que la norme est de 6 mois.



Célestin Monga, l’homme des métaphores

Actuellement professeur invité à la Harvard Kennedy School (USA), cet économiste séjourna en prison dans les années 1990 après qu’il eut exigé plus de liberté et de démocratie dans une lettre ouverte à Paul Biya. Avec les membres et les invités du Club des Vigilants, le 17 novembre 2020, il a partagé quelques-unes de ses convictions. Selon lui, «ce n’est pas l’agriculture traditionnelle, ce ne sont pas les matières premières et ce ne sont pas les services qui feront sortir l’Afrique de sa pauvreté et qui fourniront emplois et revenus à une population jeune en forte croissance (2,4 milliards habitants en 2050 dont la moitié de moins de 25 ans). C’est l’industrie». La suite: «Dans trop de pays d’Afrique il y a une «sclérose du politique. Rien ne change. Il faut que les populations puissent changer ceux qui ne font pas leur travail. Il y a une fausse volatilité politique». Le 14 juillet 2010, Influences (agence de presse des idées) rapporte ses idées. «Le Cameroun est la métaphore d’une Afrique qui cherche ses marques dans un monde qui la méprise». Prolongeant cela dans une tribune parue dans le quotidien le Monde le 2 septembre 2017, Monga écrit: «tout le monde ou presque doit travailler pour survivre parce que le gouvernement n’a aucune marge de manœuvre budgétaire pour mettre en place des filets de sécurité sociale».

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