Manifestations de Genève : Les cartes de la com’

Les événements survenus le 17 juillet dernier dans la métropole helvétique sont vite devenus des référentiels pour les stratèges en communication et en influence.

Scène bruyante à Genève le 17 juillet 2021.

Sans le dire clairement, Maître Claude Assira salue la capacité du mouvement baptisé « Brigade Anti-Sardinards » (BAS) à imposer un sujet médiatique à l’échelle mondiale. Commentant les événements survenus le 17 juillet 2021 à la Place des Nations à Genève, l’avocat au barreau du Cameroun, présent sur le plateau de l’émission Club d’Elites (diffusée le 18 juillet 2021 sur la chaine de télévision privée Vision 4), évoque le mauvais coup porté à la sérénité qui transpirait ces derniers jours dans les signes de communication distillés par le pouvoir. « Cette posture plus ou moins désinvolte du régime n’a pas permis de contrarier l’emballement d’un mouvement autour duquel des équipes s’étoffent, les contenus se structurent, autour duquel toutes les connaissances, notamment techniques, sont mises à profit. Live, émission radio chaque mi-journée avec fil conducteur préparé en amont », commente Salvador Atemengue. D’après cet expert en communication de crise, « l’écho des manifestations de Genève a certainement été amplifié par un gouvernement et un président de la République misant sur un tassement de la colère à travers des indicateurs montrant la diminution graduelle de la sympathie des Camerounais vis-à-vis d’un mouvement trop étalé dans la durée ».

« Grand angle »
Sur cet aspect, d’autres observateurs valident que les plateformes digitales ont grandement aidé à porter à incandescence les manifestations anti-Biya dans la capitale suisse le 17 juillet dernier. Le tout, appuient d’autres, a conféré une dimension de réalité brute et sans fards, notamment lors des affrontements entre les activistes de la diaspora camerounaise et les forces de l’ordre suisses. Beaucoup plus orientés dans leur approche éditoriale, quelques titres de la presse étrangère ont aussi concouru à amplifier les manifestations du 17 juillet 2021 à la Place des Nations à Genève. Forts d’une solide présence sur les réseaux sociaux, les journaux suisses (Le Temps et Le Dauphiné Libéré par exemple) se ruent avec délectation sur le mouvement qui a conspué le couple présidentiel à l’hôtel Intercontinental.

Echec
On l’aura compris, la posture sécuritaire et le ton solennel adoptés par Etoudi n’ont pas eu un effet performatif sur le plan de la communication. « Lire ces manifestations au travers de leur grammaire communicationnelle montre bien que le gouvernement a juste envoyé, via les organes de presse gouvernementaux et dans l’urgence, quelques éléments de langages adaptés, selon lui, à la situation », croit savoir Janelle Kamdoum. Tout en pointant aussi la difficulté du pouvoir à faire passer ses messages à l’heure où chaînes infos et réseaux sociaux ont tout accéléré, cette spécialiste de la symbolique politique décrit un gouvernement qui attend toujours que le tempo vienne d’«en haut ». « Ils ont mis du temps à se rendre compte que les principes qu’ils avaient posés de façon théorique au départ, comme la rareté de la parole et la verticalité de la communication, étaient en décalage complet avec l’exigence d’une communication moderne qui réclame au contraire de la proximité, de la simplicité et de la rapidité dans la réaction », cingle Janelle Kamdoum.

Jean-René Meva’a Amougou

Sécurité présidentielle

Programme Plus qu’un

Menaces réévaluées, bataillons d’élite déployés… Le chef de l’État compose désormais avec des mesures de protection plus sophistiquées qu’auparavant.

 

Fin de matinée du dimanche 11 juillet 2021 au lieu-dit « Carrefour Mvog-Mbi » (Yaoundé 4e). Arrêt sur image: les rues attenantes sont barrées par des policiers et des éléments de la Garde présidentielle (GP), les commerces alentours sont systématiquement fouillés avant d’être fermés. La raison: en partance pour un « séjour privé en Europe », Paul et Chantal Biya doivent passer par là ce jour. Du Palais de l’Unité à l’Aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, le niveau de sécurité est très conséquent. Pas un seul oiseau. Aucun lézard le long de l’itinéraire du cortège présidentiel. Par l’organisation, les acteurs, les méthodes et les moyens, le tout montre, selon le site web de la CRTV, « un dispositif sécuritaire qu’on n’avait plus aperçu depuis le début de la crise sanitaire créée par la pandémie du Covid-19 ».

Déploiement
C’est que, partant d’une analyse dimensionnelle du renseignement, la sécurité présidentielle a intégré les menaces proférées par certains activistes politiques hostiles à Paul Biya. « Cette donne peut impliquer des acteurs polymorphes, guerriers, criminels ou idéologues pouvant avoir recours à des modes d’action divers, à la fois symétriques et asymétriques », souffle un policier affecté à la sécurité présidentielle. Mécaniquement, la menace a été évaluée à la hausse. Dans un contexte gagné par des rumeurs de toutes sortes, de nombreux stratèges de la garde rapprochée de Paul Biya ont été déployés. Sur la route de Genève, le chef de l’État a bénéficié d’un bouclier aux contours élargis par rapport à ses sorties antérieures. « On a pu observer que plus que par le passé, la sécurité du président a été réorganisée en plusieurs cercles de défense. Le premier, c’est la protection rapprochée, et notamment ce qu’on appelle « l’épaule » du président. Son boulot, c’est d’évacuer la personnalité s’il y a un problème. Le deuxième cercle est un peu plus large, entre cinq et dix mètres. Il arrête les menaces plus lointaines, que ce soit des jets de projectiles, ou une personne qui arrive en courant. Dans le lot, certains des gardes du corps veillent en particulier sur sa femme. Ce dispositif dépend d’une analyse précise des risques de menaces qui pèsent sur le chef de l’État », renseigne une source policière. Celle-ci mentionne que « ces mesures n’ont rien à voir avec une protection de confort. Le président de la République a plusieurs fois été pris à partie verbalement ou cristallisé l’acrimonie d’un certain nombre de déséquilibrés. Cela peut expliquer ce fort niveau de protection ».

Restrictions
Paul Biya, qui lors de ses voyages à l’étranger a souvent affiché un style «proche des gens», multipliant les bains de foule impromptus au milieu de ses compatriotes de la diaspora, aurait pris conscience de certains risques. Pour parer à d’éventuelles attaques d’opposants au régime de Biya vivant à l’étranger, les autorités suisses ont renforcé la sécurité à l’hôtel Intercontinental de Genève. C’est ce qu’a annoncé le site Internet du journal Le Temps le 12 juillet 2021. Dans un article intitulé «Le président camerounais Paul Biya est de retour à Genève», le média suisse décrit le système mis en place. «Lundi soir, l’entrée de l’hôtel cinq étoiles, qui accueillait récemment le président américain Joe Biden pour sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine, était protégée par plusieurs fourgons de police à Genève. Les officiers étaient lourdement armés. Dans le hall, des gardes du corps camerounais tuaient le temps sur leurs téléphones portables, avec à leurs côtés des agents suisses en civil».

Jean-René Meva’a Amougou

Ce jour-là…

Genève, un 17 juillet 2021

Les scènes vécues et racontées par la presse suisse.

 

«Paul Biya assassin, la Suisse complice». Malgré l’interdiction de manifester, plus d’une centaine de Camerounais protestaient samedi après-midi sous bonne garde contre la présence du président de leur pays à Genève». C’est l’amorce d’un article que «Le Temps» publie sur son site internet dans l’après-midi du 17 juillet 2021. «Le quartier des Nations s’est retrouvé bloqué. Les bus, les trains, les voitures interdites de circuler ont été déviés dans un quartier barricadé. Malgré l’interdiction de manifester, des Camerounais sont venus dénoncer un énième séjour de leur président Paul Biya à l’Hôtel Intercontinental, alors que le pays souffre de pauvreté», peut-on lire dans les colonnes de «Le Dauphiné Libéré», édition du 18 juillet 2021. «La coalition accuse également le chef de l’État d’«élections truquées», de détournements de fonds «massifs» ou encore de violations des droits de l’Homme», écrit «Le Temps».

Dans la presse suisse, des formules vigoureuses s’enchaînent pour décrire ce qui s’est passé à la Place des Nations à Genève. «Les Camerounais s’en sont pris également à la police, plusieurs d’entre eux invectivant les forces de l’ordre. Les multinationales actives dans le commerce des matières, établies à Genève, ont aussi été ciblées. En milieu d’après-midi, manifestants et policiers anti-émeutes se faisaient face déjà depuis une heure et demie, à quelques dizaines de mètres de distance. Le «général» des opposants a demandé à parler aux autorités, en vain», lit-on dans «Le Temps». «Chants de liberté, hymne national: certains étaient en pleurs au milieu d’un rassemblement bruyant mais cette fois-ci pacifiste», a constaté «Le Dauphiné Libéré». Le journal relaie les grommellements de quelques manifestants. Je suis étonnée qu’il n’y ait pas d’européens présents. Je suis venue pour vous apporter mon soutien. Quand on voit ce qui se passe chez vous, c’est inadmissible». Alice sa voisine camerounaise d’un journal de la place des Nations prend le micro: «On veut qu’il sorte de l’Hôtel, qu’il rentre avec nous au Cameroun. Qu’il vienne se soigner dans son pays aux hôpitaux sans normes au lieu de venir ici, loin de son peuple qui se meurt» fulmine-t-elle dans les colonnes de «Le Dauphiné Libéré».

Olivier Mbessité

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