Le retour de Laurent Gbagbo chez les catholiques ne doit pas nous détourner des vraies batailles

Ce qui est important, c’est ce que l’homme acquitté le 31 mars 2021 compte faire avec eux pour que la liberté, la justice et les fruits de la croissance profitent à tous dans le pays. Les souverainistes africains attendent de connaître ses propositions sur comment l’Afrique francophone peut s’affranchir de la France.

Au moment où un débat sur le retour de Laurent Gbagbo au sein de l’Église catholique fait rage, le sociologue et écrivain ivoirien en relativise la portée et invite ses concitoyens à garder la foi en une Côte d’Ivoire souveraine et gouvernée suivant les principes de justice et de liberté.

Jean-Claude Djereke

«Le président Laurent Gbagbo a été baptisé catholique mais, dans son cheminement, il a quitté l’Église à un moment donné pour se faire évangélique. Après ce petit tour chez les Évangéliques, il s’est dit, je reviens dans la religion dans laquelle j’ai été baptisé». C’est par ces propos que le cardinal Jean-Pierre Kutwã, assisté de Mgr Boniface Ziri (Abengourou) et d’un évêque français, annonça, le dimanche 20 juin 2021, le retour de l’ex-numéro un ivoirien dans l’Église catholique.

L’annonce fut bien accueillie par les chrétiens catholiques. Soit dit en passant, beaucoup parmi ces catholiques avaient peu apprécié le soutien apporté par Mgr Kutwã au régime Ouattara, depuis son investiture le 21 mai 2011 jusqu’à la déclaration le 31 août 2020 de sa candidature au 3e mandat jugée «pas nécessaire» par le même Kutwã. Les catholiques, qui étaient heureux de retrouver leur frère en Christ, ce jour-là, auraient toutefois souhaité que «l’enfant prodigue» fît une profession de foi publique pour montrer son adhésion à la foi catholique comme le font tous ceux qui reviennent dans l’Église en récitant le credo de Nicée-Constantinople au cours de la messe. Ils auraient aussi aimé qu’il ne fût point associé à la fête des pères parce qu’étant rentré trois jours plus tôt de Belgique avec une autre femme sans avoir divorcé de Simone Ehivet avec qui il est marié depuis 32 ans.

Dans le camp des chrétiens évangéliques, en revanche, c’était l’incompréhension et la déception. Certains pasteurs qui avaient leurs entrées au Palais et mangeaient à la table du couple présidentiel n’hésitèrent pas à accuser Laurent Gbagbo de trahison, accusation qui fut aussitôt rejetée par d’autres pasteurs qui, eux, n’avaient pas accès à l’intimité de Laurent Gbagbo. Les derniers reprochaient aux premiers d’avoir «mal encadré» l’ancien chef de l’État, de l’avoir trompé en lui faisant croire qu’il triompherait au premier et au second tour de l’élection présidentielle de 2010. Camille Makosso, qui se fait appeler «Révérend général», est celui qui adressa les critiques les plus féroces aux «pasteurs de Gbagbo». Ceux-ci, d’après lui, refusaient qu’il quitte le pouvoir, recevaient de lui 2 milliards de francs CFA par an et l’avaient pris en otage.

Pour lui, si Gbagbo est revenu dans la famille catholique, c’est parce que les écailles sont enfin tombées de ses yeux. À notre avis, Makosso juge trop sévèrement ses collègues, car il nous est difficile de croire que les pasteurs qui gravitaient autour de L. Gbagbo étaient tous pourris et adeptes du faux. Fulmine-t-il contre eux parce qu’il a découvert que Gbagbo est le vainqueur de l’élection présidentielle de 2010? Pourquoi fait-il assaut de tant d’amabilités à l’endroit de l’ancien président? À la suite des juges de la Cour pénale internationale, s’est-il rendu compte que Gbagbo n’était pas l’auteur des crimes contre l’humanité qui lui étaient imputés et qu’il faudrait chercher les vrais coupables ailleurs?

Pour nous, il n’y a aucune sincérité dans les propos de Makosso. Ce soi-disant pasteur n’est qu’un opportuniste qui encense aujourd’hui Gbagbo uniquement pour être dans l’air du temps et s’en tirer à bon compte. Il est d’autant moins crédible qu’il est signataire d’un communiqué publié le 12 avril 2011 au nom d’un Directoire national des Églises évangéliques et protestantes de Côte d’Ivoire.

Du communiqué
Ce communiqué, que Makosso n’a pas encore publiquement désavoué, décrivait Laurent Gbagbo comme «un candidat malheureux entêté», le radiait avec son épouse «de la grande famille évangélique et protestante de Côte d’Ivoire pour crimes de sang et blasphème», mettait fin au Haut Conseil, «organe minutieusement mis en place par le couple Gbagbo aux fins de mettre les Églises évangéliques et protestantes sous son emprise et son autorité pour des intérêts électoraux et politiques». Dans la foulée, Makosso félicitait tour à tour «Monsieur Alassane Ouattara, président de la République de Côte d’Ivoire pour sa brillante élection confirmée par Dieu et par le monde entier, pour ses valeurs de paix, de travail, de réconciliation, de pardon, de justice et de vérité, surtout pour avoir eu la sagesse nécessaire en préservant l’intégrité physique de M Laurent Gbagbo lors de son arrestation, le Premier ministre Soro Guillaume, son gouvernement et les forces républicaines pour leur engagement au retour de la paix dans notre pays, M Choi, représentant du secrétaire général de l’ONU pour sa détermination à l’éclatement de la vérité et au respect des résultats des élections présidentielles, Nicolas Sarkozy et la Licorne pour leur engagement à la délivrance du peuple de Côte d’Ivoire».

Pendant que certains pasteurs et fidèles évangéliques ne pardonnent pas à Laurent Gbagbo son retour dans la communauté catholique, d’autres, pour minimiser l’événement, font valoir qu’aucune religion ne sauve, ce qui n’est pas faux car, dans la parabole du jugement dernier (Mathieu 25, 31-46), Jésus ne parle ni de sacrement, ni de dénominations chrétiennes. Il ne parle même pas de religions, mais d’affamé, de prisonnier, de malade, d’étranger, de sans-abri, de sans-vêtement que nous avons aidé ou non. Il ajoute qu’il est cette personne que nous avons secourue ou ignorée. Par conséquent, je ne vois pas que des catholiques dans le royaume de Dieu. J’y vois aussi Gandhi, Martin Luther King et Rosa Parks qui combattirent la discrimination raciale aux États-Unis, Nelson Mandela et Che Guevara qui se dressèrent contre l’oppression et l’injustice, Émile Zola qui risqua sa vie pour Alfred Dreyfus, bref tous les hommes et femmes de nos villages et villes qui vécurent le message d’amour de Jésus sans qu’un prêtre ou un pasteur ne leur parle de lui.

Si nous croyons que le salut ne dépend pas de l’appartenance à telle ou telle religion, alors nous devons non seulement éviter la pratique du débauchage, mais respecter ceux qui, sans croire au ciel ou à l’enfer, essaient de faire de la terre un endroit où «amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent» (Psaume 84, 11). Car, pour nous Africains, la vraie bataille, la seule qui vaille la peine d’être engagée, n’est pas de savoir quelle religion est vraie ou meilleure, combien de personnes seront sauvées, mais comment mettre fin à notre situation d’éternels méprisés, humiliés et marginalisés. Cette situation, je ne pense pas que des hommes et femmes dignes et normaux devraient s’en accommoder, ni qu’elles honorent Dieu qui a créé tous les hommes égaux et les veut libres et debout.

Le retour de Gbagbo parmi les catholiques, l’aide que lui a apportée sa «petite femme» pendant son séjour à La Haye, s’il divorce ou non avec Simone, tout cela a peu d’importance pour les Ivoiriens qui, en plus de ployer sous une dictature broyeuse de vies et de destins, sont en train de devenir étrangers dans leur propre pays. Ce qui est important, c’est ce que l’homme acquitté le 31 mars 2021 compte faire avec eux pour que la liberté, la justice et les fruits de la croissance profitent à tous dans le pays. Les souverainistes africains attendent de connaître ses propositions sur comment l’Afrique francophone peut s’affranchir de la France.

 

 

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