Cameroun : Les 75 ans du syndicalisme

Nous pouvons dire que depuis cinq ans, nous sommes dans une posture de rajeunissement des effectifs au niveau du syndicat. Nous sommes donc en train de former les jeunes. Nous pensons que ces jeunes ne tomberont pas dans les mêmes travers et situations que nous

Le président de l’Union générale des travailleurs du Cameroun, Isaac Bissala, est au centre de l’organisation du 75e anniversaire du mouvement syndical camerounais. Il en présente les tenants et les aboutissants.

Isaac Bissala

Pourquoi avoir pensé à une célébration des 75 ans du mouvement syndical au Cameroun?
Nous avons décidé de le faire, dans un premier temps, pour que nul n’en ignore. Il faudrait que l’histoire, la nouvelle génération et ceux qui n’ont pas été présents puissent savoir ce qui s’est passé pendant ce long parcours. Deuxièmement, la célébration est une occasion d’évaluer le chemin parcouru par le mouvement syndical camerounais. Avons-nous joué notre rôle de syndicat dans le cadre de l’amélioration du niveau de vie des Camerounais? Avons-nous participé à l’instauration de la démocratie au Cameroun? Voilà autant de questions fortes qui nous amènent à organiser des activités qui s’étendent sur une durée de trois mois. Elles ont débuté au mois d’octobre, et vont s’arrêter en décembre. Nous avons donc plusieurs activités que nous allons organiser pendant toute cette période.

Les jeunes générations ont du mal à comprendre ce qu’est un syndicalisme. Contrairement aux années 40 et 60 où le mouvement syndical camerounais a connu ses lettres de noblesse. Qu’est-ce qui peut bien expliquer cela?
Dans les années 40, nous avions des camarades français cégétistes (CGT) arrivés au Cameroun qui avaient créé des centres d’étude. Et dans ces centres d’étude, on formait les Camerounais sur le syndicalisme. On leur apprenait ce qu’est un syndicat. C’est pourquoi on a constaté qu’à partir de cette formation, on a eu des Camerounais éclairés. Ceci va jusqu’en 1960. Il faut noter qu’à l’époque il n’y avait pas de partis politiques. Il n’y avait que des syndicats. Et c’est en 1960 que le Cameroun devient entre guillemets indépendant. Et c’est alors que le premier président de la République du Cameroun avait tout fait pour tuer le mouvement syndical au Cameroun. Il avait demandé l’unification du mouvement syndical et exigé aux différents syndicats de sortir des idéologies. En 1966, le mouvement syndical camerounais était devenu un instrument des systèmes politiques du régime. On ne voulait même plus entendre parler des formations des travailleurs.

C’est le parti qui décidait de tout. Ceci a duré jusqu’aux années 90. Il y avait très peu de personnes qui connaissaient le syndicat. Avec la chute du mur de Berlin en 1989, l’économie de marché s’est installée dans certains pays. Et qui dit économie de marché dit encore système anti syndical. Parce que les économistes trouvent que le syndicat perturbe. Néanmoins, nous avons demandé l’indépendance du mouvement syndical en 1993. Malgré cela, il y avait d’un côté des caciques qui voulaient rester inféodés aux partis politiques et de l’autre, ceux qui voulaient partir. Nous avons donc aujourd’hui des jeunes, dans les écoles primaires, secondaires et dans l’Enseignement supérieur qui n’ont aucun cours sur le syndicalisme. Ce qui veut dire que les jeunes qui trouvent le travail dans les entreprises, là où se trouve le syndicat. Il faut changer la donne et voir comment amener ces jeunes à s’intéresser à la chose syndicale.

Qu’est-ce que les jeunes gagnent en se syndicalisant? Le syndicat apporte quoi de concret dans la vie d’un jeune?
Le syndicat a pour rôle simple d’élever les conditions de vie des travailleurs. Lorsque vous travaillez dans une entreprise où se trouve le syndicat, il va essayer de protéger vos droits, c’est-à-dire améliorer le niveau de vie en revoyant les salaires des travailleurs. Au Cameroun, dans les secteurs comme celui des banques, les salaires sont augmentés après deux ans. C’est de cela qu’il s’agit. Depuis l’année 2000, nous avons augmenté à plus de 70% les salaires des travailleurs dans le secteur bancaire. Les syndicats, à travers plusieurs luttes, ont réussi à augmenter le niveau de vie. Les jeunes ont intérêt à se syndicaliser pour défendre leurs droits. Seul, on ne peut pas aller contre un patronat qui est trop fort. Il faut que les gens se mettent ensemble dans les syndicats, non seulement pour être solidaires, mais aussi pour opposer une force aux patronats.

Le syndicat au Cameroun s’est essoufflé. Beaucoup estiment qu’il est de connivence avec les hommes politiques. Quel est votre point de vue?
Ceci ne date pas d’aujourd’hui. Pour ceux qui ont lu Germinal, ils voient qu’il y avait deux camps de travailleurs. Il y avait des travailleurs qui roulaient pour le patronat, et ceux qui étaient opposés au patronat. C’est vrai que la situation ne fait que s’aggraver. On a de plus en plus de syndicalistes et non des syndicats. Nous avons certains syndicalistes qui sont pro-patronaux, et ceux qui sont progouvernementaux. C’est pourquoi l’on constate que les mouvements de grève organisés par les syndicats ne prospèrent pas. Puisque tous les acteurs n’adhèrent pas. Il y a ceux qui vont dire qu’il n’y aura pas de grève. C’est la même chose pratiquement dans tous les secteurs d’activités. Même dans les partis politiques, c’est le même scénario. Il y a une opposition qui roule pour le système et une opposition qui est de l’autre côté. Plus loin, on a des guerres dans les églises où les gens sont divisés pour l’argent. Il y a ceux qui profitent de ce désordre. Il revient aux travailleurs de se retirer de certains syndicats, lorsqu’ils se rendent compte que rien ne change dans leur vie, malgré les cotisations qu’ils versent. D’autres ont regagné des syndicats sur la base de l’esprit tribal. Le tribalisme a trouvé refuge dans les syndicats.

Président, le tableau que vous dressez montre que le syndicat est écorné. Ne fallait-il pas organiser des états généraux lors de ce 75e anniversaire du mouvement syndical au Cameroun?
Nous avons organisé les états généraux des syndicats il y a de cela huit ans aujourd’hui. Nous étions au Palais des congrès où nous avions fait pratiquement quatre jours de débats. Nous avons pris des recommandations pour renouveler le syndicalisme et apporter du sang neuf. Malheureusement, comme je l’ai dit plus haut, tous ne sont pas arrivés dans le syndicalisme pour les mêmes objectifs. Nous constatons de plus en plus que les mêmes choses que nous avons dénoncées il de cela huit ans au cours de ces états généraux perdurent. Le syndicalisme ne fait pas problème, il s’agit des hommes. Si l’on veut un changement, le changement ne saurait se faire, si les hommes ne peuvent pas changer. Il y a des gens dans le mouvement syndical qui savent le jeu qu’ils jouent dans les syndicats et qui continuent à faire n’importe quoi pour ternir l’image du mouvement syndical.

N’avez-vous pas des mesures coercitives pour écarter la bonne graine de l’ivraie, au regard de votre constat?
D’après la convention de 1987 de l’OIT, il n’y a pas d’ingérence dans le mouvement syndical. Il revient aux membres des syndicats, qui cotisent d’ailleurs, de se dire que les responsables ne défendent pas leurs intérêts. Je n’ai aucune mesure pour influencer un syndicat. S’il y avait des textes syndicaux camerounais qui encadraient les syndicats au Cameroun, on pouvait les appliquer sur ceux qui ne respectent pas la déontologie syndicale afin de les écarter du groupe. Nous n’avons pas la capacité de faire disparaitre un syndicat.

Que recherchez-vous à travers cette célébration?
À travers cette cérémonie, nous voulons redorer l’image des syndicats. Le syndicat au Cameroun a perdu de sa valeur. Comme je l’ai dit, nous avons plusieurs activités qui vont meubler cet évènement. Comme pour dire que le syndicat n’a pas seulement pour but de revendiquer. Le syndicat est aussi là pour participer à la construction du pays, au développement du pays. Nous avons certaines activités qui vont dans le sens de l’emploi des jeunes, dans le cadre de la sécurité sociale, et également dans le cadre de la politique des revenus. Et les problématiques qui regardent le monde du travail. Donc, c’est une façon de rendre crédible le mouvement syndical camerounais. C’est vrai, vous m’avez demandé pourquoi la CGT le fait seul. Pour répondre à votre question, nous avons tendu la main aux autres confédérations syndicales pour qu’on soit ensemble, mais certaines ont refusé. Elles ont leurs raisons. Mais nous n’avons pas baissé les bras. Nous avons donc accepté de continuer seuls. Et toutes les activités programmées sont en train de se dérouler normalement.

On a brouillé l’image des syndicats au Cameroun. Pour ce qu’il est de son efficacité, ses objectifs, est-ce que vous espérez qu’au sortir de ce 75e anniversaire vous allez lui donner une autre image?
Ce nouveau départ, adossé aux activités que nous menons, l’opinion publique sera témoin de ce que nous faisons. Pour ce qui concerne l’avenir du mouvement syndical au Cameroun, nous pouvons dire que depuis cinq ans, nous sommes dans une posture de rajeunissement des effectifs au niveau du syndicat. Nous sommes donc en train de former les jeunes. Nous pensons que ces jeunes ne tomberont pas dans les mêmes travers et situations que nous, et qu’ils pourront bien mener leur avenir dans le mouvement syndical. Parce que je voudrais vous dire que les jours passent, le monde du travail devient de plus en plus difficile. À chaque activité que nous menons, nous remettons des diplômes. C’est le cas à Yaoundé. Nous serons à Douala le 31 octobre pour un débat sur le syndicalisme et la politique. Il y aura près de 30 jeunes qui recevront des attestations de fin de formation. Nous formons ces jeunes, et espérons qu’ils feront mieux que nous.

Vous célébrez les 75 ans dans un contexte où l’un de vos camarades est dans les geôles. Je parle du cas de Zambo Amougou qui est maltraité. Qu’est-ce que vous ressentez?
Nous sommes au courant de la maltraitance des travailleurs dans les entreprises. Nous avons des courriers envoyés au gouvernement sur la maltraitance des employés dans les entreprises camerounaises. Vous avez la maltraitance dans les entreprises, la précarité également, les conditions de travail déguisées ambigües et triangulaires. Vous arrivez aujourd’hui dans une entreprise où vous trouvez des personnes qui n’appartiennent pas à la structure. Et quand vous demandez sur quelle base elle reçoit son salaire, on vous rétorque que la convention collective ne la reconnait pas. Il y a beaucoup de choses que nous constatons et faisons savoir au gouvernement qui est chargé de la protection des citoyens.

Dans le cas des camarades qui sont en prison, vous avez pris le cas de Zambo Amougou, nous avons usé de tous les moyens possibles pour que le camarade puisse recouvrer sa liberté. Je suis moi-même allé plusieurs fois le voir à la prison de Nkondengui. Mais depuis un certain temps, on me demande d’aller prendre certains documents au Palais de justice. Mais on nous a dit que son dossier ne relève pas du syndicat. Il n’est pas en prison parce qu’il est syndicaliste. Il est en prison pour avoir eu des démêlés dans son entreprise. On l’accuse d’avoir faire perdre de l’argent à son entreprise dans certaines transactions au niveau de la Maetur. Mais nous avons demandé qu’en application de la Convention de 1987 de l’OIT, qui stipule que dans le cas où un syndicaliste est interpelé pour des faits qui ne sont pas syndicaux, le tribunal doit rendre le droit le plus vite possible. Malheureusement, nous constatons que ça dure.

Pourtant, tout est là pour que le camarade soit fixé sur son sort. Surtout que nous avons des informations faisant état de ce que son employeur n’a pas les preuves de la culpabilité du camarade. On ne sait pas pourquoi cela dure. Normalement, les juges devraient déjà prononcer la dernière décision de relaxe pour faits non établis, ou bien au bénéfice du doute. Malheureusement, c’est ainsi que fonctionne la justice camerounaise.

Pour les cas des camarades licenciés, le travail est fait. Pour le cas de ceux qui sont à Camrail, ils sont partis en justice. Il y a ceux qui ont eu gain de cause. On a demandé à Camrail de payer. Il y a ceux qui ont été payés, d’autre pas du tout. C’est aussi ça la décision de justice. Nous avons saisi, à l’époque, le ministre des Transports pour un règlement à l’amiable. Il a mis en place un comité qui devrait voir le problème. Malheureusement, le comité s’est arrêté. Comme c’était Bolloré à l’époque, l’on connait la puissance de ce dernier dans les ministères. Pour le cas du dossier 2772, l’OIT demande la réintégration de ces travailleurs et le paiement de leurs salaires. On attend. L’OIT n’est pas la FIFA. Si c’était la FIFA, le Cameroun se serait vite exécuté, parce qu’il y a des contraintes. On attend, espérant qu’un jour ce problème sera résolu.

Vous célébrez le 75e anniversaire du mouvement syndical au moment où les Africains célèbrent les 80 ans de la France libre, lorsqu’on sait le rôle du syndicat avec la politique. Avez-vous un commentaire?
Je pense que pour les Camerounais, ils doivent savoir que dans les années 50, nous avons eu deux France: la France politique et économique qui détruisait l’économie et maltraitait les Camerounais; la France sociale qui défendait l’intérêt des Camerounais. Il y a des Français qu’on a voulu tuer parce qu’ils défendaient les intérêts des Camerounais. Il faut que les Camerounais le sachent. Puisqu’il y avait cette France qui excellait dans le vol, le pillage et a installé à la tête des États des personnes qui n’étaient pas concernées par les indépendances. Il y avait des blancs qui étaient des enseignants, des cheminots qui étaient opposés aux colons. Il y a un Français comme Gaston Donna dont les services n’ont jamais été reconnus par la France. Il y a eu des répercussions sur sa famille au niveau de la France. Je pense que son fils et ses sœurs sont encore en vie. Il est décédé dans les années 1986, et sa femme venait de mourir à 102 ans.

Pour ce qu’il est des activités, qu’est-ce qui reste à faire?
Nous avons lancé les activités le 3 octobre à Douala. Nous avons lancé les 75 ans de la création mondiale des confédérations. La confédération qui a aidé les Um Nyobe à créer leur syndicat et plus tard l’UPC. Nous sommes rentrés à Yaoundé où nous avons organisé les débats et conférences sur le syndicat. Nous allons repartir à Douala le 31 octobre pour le syndicalisme et la politique pour le cas de l’UPC, pour montrer exactement qui a créé l’UPC. Parce qu’on entend les gens dire que ce sont les Bassas ou les Bamilékés, alors que ça n’a rien à voir avec les ethnies. On a vu les individus aller breveter le sigle UPC à l’OAPI. C’est pour dire aux gens que l’UPC a été créée par les syndicalistes et non par les individus. Nous avons deux syndicalistes les plus en vue à savoir Charles Assalé, qui avait une bonne main d’écriture, et UM Nyobe reconnu pour son art oratoire qui impressionnait le public. C’est ce message que nous tenons à faire connaitre à l’opinion publique.

Propos rassemblés par

Olivier Mbessite (stagiaire)

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