88/39… Un président, deux âges

À la tête du Cameroun depuis le 6 novembre 1982, revoici Paul Biya, le chef de l’État en trois facettes.

Que dire encore de Paul Biya en 2021 ? Des astrologues vont vite faire assaut de subtilités pour brandir la date du 13 février 1933, celle de la belle étoile. Autour de celle-ci, des statisticiens peuvent pouvoir trancher le débat en auscultant avec leurs outils les deux âges du président : 88 ans, dont 39 au pouvoir. À n’en pas douter, le 13 février 2021, ces chiffres se sont donnés la main pour prouver qu’il s’agit effectivement d’un seul et même homme. L’autre jour, un comédien local a échafaudé un scénario mettant côte à côte le portait officiel du mari de Chantal Vigouroux et celui de 2021.

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Dans une dramaturgie où les sentiments se sont mêlés aux événements, l’auteur du sketch décrivait un Paul Biya «souriant et presque surpris de se voir ici» ; «ici» à la tête du Cameroun, à 49 ans seulement. Là, Fame Ndongo conteste vigoureusement. «C’est un portrait franc et étonnant de simplicité. C’est une photo tout à fait normale, assez élégante», argue le sémioticien.

Au finish, il y a débat. Mais s’il y a une qualité qui est souvent attribuée au successeur d’Ahmadou Ahidjo, c’est le soin avec lequel il travaille son image. L’on a entendu dire via son entourage que lors de ses anniversaires, il est très pointilleux sur un aspect: la juste dose qu’impose une tenue d’homme né presqu’au début de l’autre siècle, par rapport à celle de sa jeune épouse…

Longtemps, on a considéré comme inébranlable le mur séparant la vie publique et la vie privée de Paul Biya. Toutefois, à la faveur de ses anniversaires, le natif de Mvomeka’a «ouvre» quand même ses appartements privés. Sans bruit et sans extravagance.

Conformément à la voie tracée pour lui par les missionnaires, il sait quelle part joue l’image de la famille dans la conquête des «cœurs». Souvent, lors de ces occasions-là, on l’a vu avec épouse et enfants. «Des coups de com’ rigoureusement scénarisés. À décrypter leurs formats, ils s’attachent à mettre en valeur deux façons d’habiter la magistrature suprême : la jeunesse et la vieillesse», signale Claude Effila, spécialiste de la communication politique.

Dans son propos, ce dernier décrit implicitement un Paul Biya qui sait endiguer la surenchère. Surtout celle d’une certaine presse qui taille son succès sur les échos mondains et les mille histoires croustillantes racontées depuis le Palais de l’Unité. Depuis ce haut-lieu, la chronique postule même que, le cabinet civil du fils de Mvondo Assam et d’Anastasie Eyenga ne divulge que des clichés qui n’ont rien d’autre à faire voir au public qu’un homme d’État au regard énamouré, en tenue décontractée.

Les images montrant le président avec son âge qui avance au compteur de la vie sont systématiquement écartées. «Avant, observe Claude Effila, le public n’avait droit à aucune image d’anniversaire du président. Il y a fort à parier que son entourage l’a convaincu de procéder par glissements et infléchissements, puisque faire de la politique au sens moderne du terme, c’est savoir ménager sa vie privée comme un outil de communication politique».

Sans doute, il aurait voulu célébrer ses 88 ans caressant la flamboyance du trophée du récent Championnat d’Afrique des Nations (CHAN). Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Sur «la fête» de celui qu’une opinion locale a, depuis, positionné en «président des victoires», l’élimination des Lions A’ est restée comme un gros point noir. Mais à Étoudi où l’on refuse de se faire victime collatérale de la débâcle du CHAN, l’on a gardé de bons vieux réflexes pour montrer Paul Biya sous un jour radieux. Dans un exercice de style, neuf images de «l’Homme-Lion» sur un visuel ont été chargées d’incarner au maximum sa majesté. Et comme toujours, l’entourage de Paul Biya a mis le paquet le 13 février 2021. Pas moins qu’un visuel sur lequel le chef de l’État rayonne de joie de vivre.

Tout est passé: costume sombre, personnage fort rajeuni, rides cachées et calvitie miraculeusement disparue, visage exhibant un grand sourire et fermeté. «Il y a une vraie recherche de sympathie et d’adhésion. Cette affiche, si elle semble moins sérieuse dans le faciès, est finalement plus humaine. Cela correspond à son personnage. Le mot papa est un choix intéressant, là encore synonyme de proximité», décrypte William Arsène Bivono. Selon le promoteur événementiel basé à Douala, «le choix de l’affiche est vraiment novateur, et tout à fait révolutionnaire par rapport aux anniversaires précédents.

La posture, l’expression du visage, les accessoires, le fond, le cadrage, le choix des couleurs, etc. sont de riches porteurs de sens pour un anniversaire». Si l’on en croit le politologue Belinga Zambo, ce que ce gadget d’anniversaire évite copieusement de dire c’est qu’un «parfum inimitable se trouve dans l’intimité du pouvoir et que c’est lui qui inspire des phrases comme ne reste pas au pouvoir qui veut, mais qui peut». Claude Effila complète avec «il paraît qu’il y en a qui s’intéressent à mes funérailles. Eh bien, dites-leur que je leur donne rendez-vous dans une vingtaine d’années».

Parler…
En 39 ans de bail à Étoudi, Paul Biya se félicite de temps en temps d’avoir eu deux «vrais ministres de la Communication». «Augustin Kontchou Kouemegni et Issa Tchiroma Bakary ont véritablement rempli leurs cahiers de charge; comme le voulait le roi en des moments précis», glisse Claude Effila. «En bons portraitistes du maître, ces Messieurs ne sont pas passés à côté de leur travail au sein du sérail», ajoute le spécialiste de la communication politique. Exemple: lors d’une conférence de presse à Yaoundé en mars 1992, une phrase a fait sourire au moins un journaliste présent : «le président Biya parle; mais il n’aime pas trop la parole».

Dixit Augustin Kontchou Kouemegni. Un jour de juin 2011, Issa Tchiroma Bakary disait à peu près la même chose aux hommes de médias: «le président Paul Biya parle. Mais il parle à la hauteur nécessaire mais pas hautaine». L’une comme l’autre déclaration sont à situer en écho aux critiques sur l’attitude de Paul Biya de mépriser la presse locale. La communication verrouillée, ponctuée d’images-symboles et de rares interviews aux organes de presse à capitaux publics, c’est son affaire. En 39 ans, on dirait que le thermomètre de la relation entre Paul Biya et la presse à capitaux privé indique invariablement : froid polaire.

Pseudos
Dans un pays où les lexicographes manquent le moins, le nom Paul Biya a surtout le mérite d’être traduisible et ou adaptable. D’ailleurs, lui-même connait la chose : pour parler d’Ahmadou Ahidjo publiquement, l’homme du 6 novembre préfère «mon prédécesseur». Et pourquoi? Inutile d’enfoncer le couteau dans des plaies restées ouvertes depuis août 1983. Cette année-là, des artistes comme Marie Archangelo ou Ngalle Jojo mus par l’admiration pour l’actuel président de la République, ont fabriqué des diminutifs tels «Popol».

Avant que Jacques Fame Ndongo ne parle de «créateur», Marie Mbala Biloa et les bayam-sellam du Cameroun étaient entrées dans leurs grimoires avant de sortir «Congélateur national». Dans ce florilège, «la force de l’expérience» sans doute le surnom le plus célèbre de Paul Biya. Entendu pour la première fois lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’octobre 2018, il a été fabriqué pour rassurer les pessimistes et faire taire quelques bruyants opposants et tous ceux qui, à tort ou à raison, jalousent sa capacité à gérer le pays.

Jean-René Meva’a Amougou 

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