5 octobre 2020 au Cameroun : Coup double ou coup dur pour les enseignants

Comme rarement par le passé, ce jour est considéré par certains «seigneurs de la craie» comme le symbole de leur tiraillement entre une rentrée scolaire 2020-2021 qu’ils souhaitent effective, et leurs conditions qu’ils veulent voir améliorées à la faveur de la Journée mondiale à eux dédiée.

La rentrée des enseignants au Lycée classique de Nkolbisson

Il y a du monde ce jeudi 1er octobre 2020 au Lycée classique de Nkolbisson. C’est que depuis la veille, les enseignants effectuent leur rentrée. Et ici, cela signifie, entre autres, «se faire enregistrer et prendre service», indique au pas de course l’un d’entre eux. Comme pour ce dernier, les «seigneurs de la craie» présents cet après-midi dans l’enceinte de l’établissement semblent n’avoir la tête qu’à une chose: à la rentrée scolaire de ce 5 octobre. On les voit alors se soumettre de bonne grâce aux formalités d’usage, notamment administratives ou encore, nouveauté, celles relatives au test de dépistage du Covid-19. Et Njoya Ahmed, enseignant d’EPS confirme cette impression. «La priorité pour nous, c’est le démarrage effectif de l’année scolaire 2020-2021. Pour l’instant, nous n’avons pas le temps de penser à autre chose», confie-t-il.

Lui emboitant le pas, un de ses collègues, enseignant de français, mais ayant requis l’anonymat, confirme cet état d’esprit et fait, dans la foulée, le lien avec la Journée mondiale de l’enseignant, célébrée chaque année depuis 26 ans. «Ce qui nous préoccupe le plus en ce moment, c’est la reprise des cours. Il est vrai que c’est inédit. C’est la première fois, à ma connaissance, que la rentrée scolaire au Cameroun coïncide avec notre journée, la Journée mondiale de l’enseignant. Ce n’est pas plus mal, la célébration se fera la craie à la main», lance-t-il alors.

Mais au-delà de l’amour déclamé de ces enseignants pour leur profession et de l’expression de leur sens élevé du professionnalisme, une donnée objective permet également de tenir pour sure, la présence du staff administratif et, plus encore, des enseignants dans les salles de classe ce 5 octobre. En clair, elle tient au fait que la rentrée scolaire au Cameroun donne toujours lieu à des descentes sur le terrain des ministres sectoriels et des autorités administratives pour s’assurer de l’effectivité de celle-ci sur l’ensemble du territoire de la République. Et s’agissant justement des établissements souvent visités par la ministre des Enseignements secondaires, Pauline Nalova Lyonga, il y a le Lycée technique de Nkolbisson, juste à un jet de pierre du Lycée classique.

Rentrée symbolique
Cela dit, il n’est toutefois pas possible de balayer d’un revers de la main ce que d’aucuns qualifient de «frustrations». «Quand on place la rentrée scolaire le jour de la fête des enseignants, cela ne peut pas être vu comme une bonne chose. Il y a certains enseignants qui aiment se retrouver et s’amuser. Et quand on leur dit ce jour-là qu’ils doivent tenir la craie, le cœur n’est pas totalement à la rentrée», s’indigne Michel Nyobè Mandeng, également professeur d’EPS. Mais l’enseignant du Lycée classique de Nkolbisson rassure tout de suite: «Ce qui est sûr, dès le lendemain, précisément le 6 octobre, les choses vont revenir à la normale».

Le Dr Léon Mouaffo Timo partage également cette façon de voir et pense même que le 5 octobre ne sera au final qu’une rentrée symbolique, les véritables activités devant démarrer le lendemain. «En fait, le premier jour de la rentrée est un jour de prise de contact avec les élèves. De ce fait, il n’y a pas grand-chose à faire. L’enseignant prend donc contact, rentre chez lui et le lendemain, le 6 octobre, les choses reprennent alors de la plus belle des manières», indique l’enseignant de sciences physiques au Lycée de Mengang, dans le Nyong-et-Mfoumou.

Comme plusieurs de ses confrères rencontrés dans les établissements de Yaoundé, ce dernier regrette la façon dont se célèbre la Journée de l’enseignant au Cameroun. Il n’éprouve de ce fait aucune gêne à faire l’impasse dessus. «Moi, je ne m’y intéresse plus parce que je sais comment cela se passe chez nous. Cette journée devrait être une journée de réflexion sur la situation de l’enseignant et pas forcément une journée de fête, comme on le pense», regrette alors l’enseignant.

Mais à Mengang, Nkolbisson, comme partout ailleurs au Cameroun, les enseignants ont désormais les regards tournés vers la journée du 2 octobre. C’est ce jour-là que se tient l’assemblée générale de chaque établissement. C’est également à cette occasion qu’ils seront définitivement fixés sur la conduite à tenir ce 5 octobre, qu’ils aient ou pas, le cœur à la fête.

Théodore Ayissi Ayissi (stagiaire)

Rentrée scolaire en zone anglophone

Plus noire que la nuit

Dans cette partie du pays, la communauté éducative est à la fois bercée par le discours des autorités publiques et l’intransigeance des séparatistes ambazoniens.

 

C’est la stratégie du coup de dés. En annonçant que l’école reprend sur toute l’étendue du territoire ce 5 octobre 2020, le gouvernement a pris une série de paris. Celui, d’abord, que les moyens logistiques suivraient. Ensuite, que la sécurité des élèves et enseignants serait garantie partout. Enfin, que tout serait mis en œuvre pour le respect du calendrier scolaire. Le défi est immense. «Il est beaucoup plus immense pour nous qui officions comme enseignants dans la partie anglophone de notre pays» alerte Jonathan Bongwa, professeur vacataire au Lycée de Malende (Sud-Ouest). Dans cette déclamation se profile avant tout un certain degré d’incertitude. Celle-ci marque l’éventualité, la probabilité qu’un retournement de situation ne se produise dans les écoles, lycées et collèges de la zone anglophone. «La reprise des classes est un véritable saut dans l’inconnu. Elle est par essence l’instant de toutes les suppositions», décrit Jonathan Bongwa.

Dans le fond, il apparait que de gros risques se jouent d’abord sur la scène communicationnelle. Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux le 26 septembre 2020, quelques activistes séparatistes ont dit être en faveur de la reprise des cours. Sauf que dans le verbe comme dans le geste, l’intransigeance des «Amba Boys» est là. Ils ont établi des règles strictes qui doivent être suivies pour que les écoles reprennent efficacement dans les régions anglophones sans perturbation. «Aucune école gouvernementale ne rouvrira, à moins qu’elle ne change de nom en “écoles communautaires”; toutes les écoles doivent respecter toutes les journées de villes-mortes; pas d’enseignement de l’histoire du français et du Cameroun francophone dans les écoles; l’enseignement des langues maternelles doit être encouragé et pas de chant de l’hymne national camerounais dans les écoles», exigent les séparatistes.

«Chacun l’a bien compris. Il s’agit bien plus d’un retour à la case départ que d’une véritable sortie de crise; et le plus dur est devant nous», s’inquiète Andrew Akem Ngenko, enseignant de mathématiques au Sacred Heart College de Makon (Nord-Ouest). Depuis Yaoundé, où il est encore en congé, il dit comprend mal l’enjeu d’une rentrée «à tout prix dans ces conditions, dans une zone où l’école a été mise sous cloche depuis». De cette situation hantée par l’angoisse du vide, l’ensemble des sujets relatifs à la réouverture des salles de classe dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest rend compte d’une difficulté à accepter le discours des autorités publiques. Parmi les parents et élèves, des mécanismes constitutifs de la peur sont présents, et même massivement présents. «On ne sait pas ce qu’il va se passer; on est là comme ça!», avance fébrilement Marguaret Ashu, mère de famille rencontrée à Yaoundé.

Ongoung Zong Bella

 

Manuels scolaires

Brillants par la gratuité et l’absence

À côté d’un geste aux allures d’endettement de l’État, l’offre reste modeste pour soutenir la demande nationale.

 

La bonne nouvelle est tombée le 28 septembre 2020. Au courant de cette année 2020/2021, 13 000 écoles primaires publiques des sous-systèmes anglophone et francophone vont recevoir gratuitement des livres. «Il s’agit des manuels de sciences, de technologie, d’informatique. Soit un total de cinq manuels scolaires pour les ZEP (zones d’éducation prioritaire, NDLR), et trois manuels des régions du territoire national», a expliqué Laurent Serge Etoundi Ngoa, le ministre de l’Éducation de base. Soutenue par la Banque mondiale à hauteur de 7,5 milliards FCFA, l’opération est prévue pour s’étendre du 30 septembre au 30 octobre 2020 sur toute l’étendue du Cameroun. De par son esprit et sa lettre, cette initiative fait souffler un petit air de joie en ce début d’année scolaire 2020/2021.

Reste que dans des librairies formelles ou informelles, l’indisponibilité de certains manuels est encore rayonnante. Selon des sources de la chaine du livre, il est hautement improbable que la demande nationale soit satisfaite au moins à 40% d’ici fin octobre 2020. «On croyait pouvoir les avoir tous, mais ce n’est pas le cas. On perd l’espoir d’entrer en possession de tous ces manuels manquants, et pourtant c’est déjà la rentrée scolaire», s’inquiète Jean Bosco, libraire.

Le 9 septembre dernier à Yaoundé, Marcelin Vounda Etoa, secrétaire général du Conseil national d’agrément du manuel scolaire et du matériel didactique (CNAMSMD), expliquait que «si vous devez tirer seul un livre au programme pour un niveau du primaire ou du secondaire, pour couvrir le territoire national, il vous faut un minimum de 100 000 exemplaires pour le premier et 50 000 exemplaires pour le second. Ce qui pose le problème de la disponibilité des moyens pour les éditeurs locaux. Pour celui qui s’engage à produire ces livres scolaires, il lui faut avoir un chiffre d’affaires conséquent avoisinant les 10 000 000FCFA, pour s’en sortir».

Bobo Ousmanou

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