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Conférence des ministres de la zone Franc: Recommandations aux autorités camerounaises

Écrit par  Dieudonné Essomba, Economiste

Le débat récurrent sur le CFA prend une tournure de plus en plus tendue, voire volcanique, face à une monnaie qui apparaît comme une véritable entrave au développement de nos pays et singulièrement du Cameroun.

Il faut signaler que le problème du CFA ne se réduit pas à un débat intellectuel ou un combat politique: il a fait l’objet d’âpres discussions en 2009 au MINEPAT, au cours des travaux d’élaboration de la Vision d’un Cameroun Emergent en 2035. Les caractéristiques du CFA avaient en effet paru comme un véritable obstacle à ce projet d’émergence, mais la haute hiérarchie avait instruit de ne pas en faire un thème central, au regard des perspectives présentées par des initiatives relatives à une Monnaie Commune Africaine.

La vision se borna à reconnaître que «si l’arrimage du FCFA à l’Euro permet d'imposer une parité fixe qui évite les dérives et assure sa crédibilité internationale, elle porte néanmoins deux lourdes hypothèques: 

- tout d’abord, elle prive le Cameroun d’un instrument majeur de gestion économique, la politique monétaire, ce qui est un handicap considérable pour l’appropriation d’une stratégie volontariste du développement ; 

- d’autre part, l’arrimage à l’Euro qui s’est révélé une monnaie très peu flexible entraîne une survalorisation permanente du FCFA, un ralentissement des exportations et un surenchérissement des importations qui obèrent considérablement la compétitivité de l’économie nationale.» 

En renvoyant la solution du problème monétaire sur le projet d’une monnaie continentale conçu depuis les années 1960 et qui n’avait pas évolué, malgré l’insistance du Président Kadhafi, les pouvoirs publics du Cameroun engageaient une démarche spéculative qui traduisait probablement une minorisation du phénomène monétaire, et la croyance naïve que le Cameroun pouvait suppléer aux contraintes posés par l’absence d’un instrument aussi stratégique par la bonne gouvernance ou les instructions des bailleurs de fonds.

Mais il était évident que l’option était hasardeuse. Par delà des considérations idéologiques et des combats politiques, l’impossibilité de recourir aux dévaluations compétitives du CFA dans un monde totalement ouvert, et dans les conditions où l’Etat s’était privé des autres instruments de contrôle des entrées sur son territoire suffisait à conclure que la Vision était largement compromis, indépendamment des politiques menées dans d’autres domaines.

En tout état de cause, ce choix des pouvoirs publics accrochait les objectifs de la Vision à des circonstances exceptionnelles comme la découverte d’immenses gisements de pétrole dont les rentrées en devises allaient suppléer l’hémorragie des devises que ne pouvait contenir une politique monétaire spécifique. 

La réunion d’Avril sur le CFA donne au Cameroun l’occasion de rectifier le tir, et de poser clairement la problématique de son système monétaire dans le cadre de ses politiques publiques propres, bien au-delà des spéculations relatives à la monnaie commune africaine. La formulation des recommandations à faire à l’autorité camerounaise requiert la présentation succincte du rôle d’une monnaie et les limites du CFA, ainsi que l’examen des solutions envisageables.  

 

I. ROLE D’UNE MONNAIE ET LIMITES DU CFA

La Monnaie a trois missions instrumentales : être un instrument d’échange, servir d’unité de mesure de tous les biens et services, et conserver le pouvoir d’achat à travers l’épargne. Elle a également deux missions stratégiques, à savoir doper l’investissement à travers le crédit à l’intérieur, et moduler le taux de change pour restaurer les équilibres extérieurs.

La monnaie peut prendre, soit des formes dites «basiques» ou «centrales» que sont les billets et les pièces émis exclusivement par la Banque Centrale, soit la forme dite «scripturale» des chèques émis par les banques, soit la forme électronique.

L’émission d’une Monnaie se justifie dans deux principaux cas. Le premier est l’augmentation de la production : quand la production double, il faut deux fois plus d’instruments de paiements, ce qui justifie le doublement de la masse monétaire. Le second cas est l’obtention d’une devise ; quand un paysan vend son cacao aux USA, l’acheteur lui remet le dollar. Mais comme celui-ci n’est pas utilisé au Cameroun, la Banque Centrale va retenir le dollar et fabriquer le CFA qu’il remet au paysan. Tant que ces billets de CFA circulent au Cameroun, le dollar reste à la BEAC. Mais le jour où on achète quelque chose aux USA, le dollar conservé à la BEAC rentre aux USA. On doit alors détruire le CFA que ce dollar avait suscité, car sa contrepartie n’existe plus. La différence entre la Monnaie-production qui augmente avec la production, et la Monnaie-devise qui est créée à la suite d’une réserve en devises est fondamentale pour comprendre la problématique du CFA. En effet, alors que les autres monnaies du monde sont simultanément des monnaies-production et des monnaies-devises, le CFA est seulement une monnaie-devise.

Cette nature du Franc CFA comme monnaie-devise prolonge la pratique coloniale qui voulait que la France métropolitaine conserve les devises et l’or monétaire de son empire colonial. Dans cette logique,  les colonies étaient des territoires français et les divers CFA n’étaient que des formes locales du Franc français. A l’indépendance, la France conçoit le fameux mécanisme du compte d’opération qui lui permet de conserver toujours les devises, comme si les pays de la Zone ne s’étaient jamais émancipés. Le système reste intégralement comme à l’époque coloniale, avec un CFA qui est en fait une monnaie française. La conséquence automatique est que le CFA a seulement les caractéristiques d’une monnaie-devise dont les billets et les pièces ne sont émis qu’en contrepartie du stock de devises conservés par la France, condition essentielle de sa garantie. Mais il est privé des caractéristiques d’une monnaie-production : si notre PIB double sans modifier nos réserves en devises, nous aurions toujours le même volume de billets, puisque ces billets ne sont pas émis sur la base d’une production interne. Inversement, si notre solde extérieur double alors que le PIB reste stable, la masse monétaire basique va doubler.

Le CFA joue bien ses missions instrumentales, mais il n’a pas de potentiel stratégique. L’impossibilité de moduler son taux de change le rend très stable et très fiable. Comme il s’agit d’une monnaie-devise qui n’est pas émise en fonction des besoins de nos pays, mais exclusivement sur la base de nos réserves en devises, les conséquences dépendront de la situation de chaque pays. Si la balance courante du pays est excédentaire, le CFA est un bel instrument qui peut renforcer sa croissance. 

Mais si le pays connaît un déficit persistant de sa balance courante, le CFA devient un corset qui l’étrangle et l’enfonce dans la crise de liquidité. En effet, puisqu’il s’agit d’une monnaie-devise, les déficits de la balance courante ont pour effet de réduire ses réserves extérieures du pays, entraînant la destruction physique des billets de banque. Or, nous sommes des économies encore arriérées dont l’essentiel des activités fonctionnent sur la base des billets et des pièces, les chèques et la monnaie électronique restant encore très rares. Dès lors, l’ensemble des activités utilisant cette monnaie centrale subit une baisse de liquidité et un sentiment de raréfaction de l’argent qui bloque progressivement le système productif.

Si le Cameroun avait une monnaie souveraine, il aurait simplement recouru à la dévaluation. D’un point de vue pratique, la réduction de la masse des CFA à la suite des déficits courants a les mêmes effets qu’une telle dévaluation, puisque le but est de réduire le pouvoir d’achat extérieur du Cameroun, afin de rééquilibrer sa balance extérieure, mais les effets dynamiques sont différents. En effet, la raréfaction du CFA affecte aussi bien les importations que la production locale, alors que la dévaluation d’une monnaie souveraine ne pénalise que les importations. C’est cela la plus grande faiblesse du CFA par rapport à une monnaie souveraine.

 

II. QUELLES SOLUTIONS? 

Le CFA ouvre les économies qui l’utilisent au-delà des limites optimales, empêchant la régulation des échanges extérieurs et le financement de l’économie, privant ainsi le Cameroun d’une politique monétaire qui aurait par exemple évité la surliquidité des banques et l’accumulation des déficits commerciaux dont l’impact est l’étiolement de la croissance, l’affaiblissement et la destruction de la liquidité du système productif. 

Il s’agit là d’une importante limite qui paralyse les politiques économiques des pays concernés, et vient ajouter une contrainte supplémentaire sur des pays déjà fortement affectés par des pénalités multiples : marché local segmenté, faible industrialisation, etc. 

Un tel modèle ne peut jamais aboutir à l’émergence. Les solutions envisageables prennent quatre directions : la révision des Accords, la monnaie souveraine, la Monnaie commune africaine et la Monnaie Binaire. Examinons maintenant  leurs avantages et leurs limites.

I. La Révision des Accords Monétaires

La révision des Accords Monétaires vise à modifier certains paramètres du fonctionnement de la Zone franc. C’est la solution vers laquelle se dirigent spontanément les pouvoirs publics des pays de la Zone, la France et les Banques centrales qui ont en charge la gestion de cette Monnaie. Il semble que cette position soit aussi partagée par la majorité des Economistes Universitaires.

Les propositions de modification portent essentiellement sur deux points. Le premier est la réduction des réserves obligatoires à déposer au Trésor français. Cette solution récurrente, puisqu’ayant déjà eu lieu en 1972, propose par exemple de passer 50% à 35% des recettes en devises. Toutefois, nonobstant le seuil de 50% officiellement fixé, les réserves déposées dépassent largement ce seuil, laissant suggérer un potentiel de ressources oisives, volontiers imputées à la mauvaise gouvernance des dirigeants africains de la Zone. 

En fait, c’est une mauvaise lecture des choses : il faut toujours avoir en esprit qu’étant une monnaie-devise, le CFA physique (billets et pièces) n’est émise qu’en contrepartie de ces réserves. En effet, ces réserves constituent un impératif de garantie de la France et celle-ci ne peut garantir des sommes situées au-delà de ces réserves, d’où l’identité absolue entre le volume de la monnaie centrale et les réserves.

Réduire les réserves, c’est automatiquement réduire cette monnaie centrale, et par ricochet, réduire la masse monétaire, autrement dit, la liquidité de l’économie : cela ne peut évidemment pas être une solution.

La seconde proposition porte sur l’assouplissement de l’arrimage à l’Euro. Cette mesure s’impose notamment à cause d’un Euro qui obère la compétitivité des économies africaines, d’où l’intérêt d’un taux de change flottant permettant d’ajuster les balances courantes. 

Mais une telle mesure enlèverait tout intérêt au CFA dont elle signifierait la mort de fait. En effet, à quoi servirait alors les devises stockées par la France, si la valeur de la monnaie qu’elles sont sensées garantir peut fluctuer indépendamment de ce stock ? Toute  fluctuation du CFA autour de l’Euro supposerait  le décrochage de cette monnaie du stock qui la garantit et on ne voit pas logiquement comment la Zone Franc pourrait survivre à une telle mesure, et sur quoi elle on pourrait logiquement la fonder.

En définitive, il n’existe pas une réforme de la Zone Franc susceptible de réduire la contrainte qu’elle fait peser sur les Economies africaines. C’est un système intrinsèquement irréformable et c’est ce qui fonde l’intérêt des autres solutions.

II. La Monnaie Souveraine

Face à ce blocage du CFA, certains proposent la création d’une monnaie nationale, autrement dit, à adopter une monnaie propre à l’exemple du Ghana avec son Cedi. L’Accord Monétaire qui lie 15 Etats africains à la France a prévu des révisions, voire des dénonciations et des pays comme la  Guinée, la Mauritanie, Madagascar ou le Mali en sont d’ailleurs sortis, même si ce dernier est revenu. Il n’existe donc pas d’entrave juridique particulière à ce qu’un pays dénonce cet accord et prenne l’initiative de créer sa propre monnaie. En fait, le maintien du CFA apparaît davantage lié à l’habitude, la peur de l’inconnu et le syndrome de l’orphelin, les Africains y trouvant une sorte de totem commun qu’il faut ménager après le départ de leur mère. On peut ajouter le doute largement partagé sur la capacité des dirigeants politiques à gérer une monnaie et la faible mobilisation des économistes nationaux, notamment universitaires sur le sujet.

Du reste, la faible mobilisation des économistes officiels sur la problématique n’arrange pas les affaires des anti-CFA. En dehors de quelques intellectuels brillants, la sortie du CFA n’est pas un thème à la mode, et la majorité des nos Professeurs d’Université manifestent beaucoup de circonspection pour se prononcer. Or, un Gouvernement a besoin de leur adhésion pour se lancer en toute sérénité, au risque d’être accusé d’aventurisme si ça échoue. C’est en effet plus rassurant à un chef d’Etat de justifier une telle aventure sur la base d’une position largement partagée par les économistes locaux.

Mais peut-être le plus simple consiste à examiner l’intérêt d’une monnaie nationale. Il faut savoir que toute monnaie nationale  est assujettie à deux exigences contraires :

1. La stabilité: la première qualité d’une monnaie est sa stabilité dans le temps. Cette qualité est nécessaire pour les trois missions instrumentales de la monnaie que sont l’étalon de mesure (un étalon ne change pas du jour au lendemain), un instrument d’échange (qui doit être fiable) et un instrument d’épargne (on n’épargne plus lorsque la valeur de l’épargne peut se dégrader à vue d’œil).

Les pays développés stabilisent leur monnaie par leur puissance productive. Ils contrôlent leur système intérieur qui produit l’essentiel des biens manufacturé qu’ils consomment, et en plus, ils contrôlent les matières premières à travers leurs multinationales, les rapports coloniaux qu’ils ont pu établir et le fait qu’ils en soient des débouchés exclusifs.

Les choses changent pour un pays technologiquement dépendant. Du fait que ses approvisionnements viennent essentiellement de l’extérieur, il  ne peut stabiliser sa monnaie qu’en l’alignant sur une monnaie étrangère, généralement celle de la puissance avec laquelle il commerce en priorité. Autrement dit, il doit accepter que sa monnaie ne soit qu’une variante locale de la monnaie internationale qui lui sert de socle. C’est pour cette raison que certains pays optent pour la monnaie-mère, en la spécifiant avec le nom de la nationalité : livre égyptienne, dollar zimbabwéen, peso cubain, etc.

La monnaie nationale apparaît alors comme un sous-multiple de la monnaie dont elle copie ouvertement le  nom, mais aussi un engagement à ne pas se décrocher de cette valeur. D’autres pays opteront pour un nom local, mais la démarche restera la même. De ce point de vue, le Naira aurait pu s’appeler «dollar nigérian» que cela ne changerait rien à son mode de fonctionnement.

 

2. La Flexibilité: Cependant, une monnaie nationale est confrontée à une autre exigence opposée à la stabilité. C’est sa flexibilité par rapport aux monnaies étrangères, c’est-à-dire, la possibilité de modifier son taux de change. La flexibilité va s’imposer chaque fois que le pays importe plus qu’il ne vend. Il accumule alors des déficits de sa balance courante, ce qui se traduit concrètement par des dettes qu’il devra bien payer un jour, car les autres pays ne sont pas ses esclaves pour lui donner leurs biens sans contrepartie. Pour éviter cette situation, le pays doit dévaluer sa monnaie. La dévaluation rend les importations plus chères, ce qui réduit leur volume et limite la saigné des devises. En même temps, elle permet aux entreprises locales de gagner en compétitivité et d’import-substituer certains biens initialement importés et rendus trop chers par la dévaluation.

Comme on le voit, la stabilité et la flexibilité sont deux exigences impérieuses, mais antagoniques qui s’imposent à toute monnaie nationale, et cet antagonisme va soumettre la gouvernance monétaire à très rude épreuve. 

La contradiction se résout facilement si une dévaluation de faible ampleur a un grand impact dans la production locale. Par exemple, une dévaluation de 10% donne une importante possibilité aux entreprises locales de rattraper leur déficit de compétitivité par rapport à leurs rivales étrangères. Dans ce cas, le pays gère son développement à travers des opérations permanentes de dépréciation-appréciation de sa monnaie qui lui permettent de stabiliser son équilibre extérieur tout en évitant d’importantes fluctuations des prix.

Mais il s’agit là d’une circonstance assez exceptionnelle qui ne concerne que les pays dont l’industrie est déjà assez diversifiée pour réagir à de petits mouvements de change de la monnaie nationale. Quant aux autres pays dont le système productif n’a pas les capacités d’agir, on n’a que  deux destins possibles:

-soit le pays tente désespérément de combattre les déficits courants à travers une spirale de dévaluations, auquel cas la valeur de la monnaie se délite ;

-soit le pays prend acte que la politique monétaire n’a aucun effet, et recourt plutôt à l’austérité, ce qui est exactement la situation qu’impose le CFA.

En définitive, l’adoption d’une monnaie souveraine pour un pays qui n’a pas d’industrie aboutit toujours, soit au délitement de son système monétaire (Zaïre, Zimbabwe) si le pays s’acharne à jouer sur la politique monétaire, soit à une situation d’austérité permanente analogue au CFA (Ghana, Mauritanie). 

La mise en place d’une monnaie souveraine dans un pays comme le Cameroun ne peut donc être une solution dans sa situation économique actuelle. Déjà, l’énorme dévaluation de 50% du CFA en 1994 avait, certes réduit les importations et contribué à restaurer les équilibres extérieurs, mais le système productif n’avait nullement réagi pour substituer les importations par la production locale. Bien au contraire, face à la baisse du pouvoir d’achat, les Camerounais ont répondu par des importations toujours massives de biens davantage dégradés : brocante européenne plus usés encore, pacotille chinoise plus mal faite encore, rebus de riz venant de Thaïlande et destiné aux animaux, etc.

 

III. La Monnaie Commune Africaine

La troisième solution est la mise en place d’une monnaie souveraine, mais à l’échelle de l’Afrique. Initiée dès les Indépendances par les panafricanistes, elle constitue l’un des thèmes les plus actifs au Cameroun, avec l’action d’Hubert KAMGANG qui lui a donné une résonance particulière et autour duquel se sont agrégés d’autres économistes nationaux ou étrangers.

La Monnaie Commune a l’avantage de s’appliquer à l’échelle d’un gigantesque continent de 1 Milliard d’habitants, disposant d’importantes richesses et par suite, des marges importantes d’ajustements internes pour équilibrer ses déficits extérieurs et maintenir le cours de sa monnaie. De plus, du fait de cette taille, le continent pourrait plus rapidement développer une industrie compétitive pour produire une bonne partie des produits manufacturé, limitant ainsi les besoins d’alignement de sa monnaie sur les monnaies extérieures.

De ce point de vue, la Monnaie Commune serait une bonne solution, si elle n’était malheureusement confrontée à d’importantes difficultés opérationnelles pour sa mise en œuvre. Tout d’abord, le projet date de 1963 et revient sporadiquement sous la forme de quelques conférences médiatisées, mais sans véritable avancée. Seul, le feu Président Kadhafi a marqué une grande volonté à le matérialiser, mobilisant à cet effet d’importantes ressources, mais après sa mort, le projet a repris son caractère essentiellement médiatique.

Manifestement, un pays sérieux ne peut accrocher son développement à la réussite d’un tel projet. Les problèmes auxquels le Cameroun est confronté sont le chômage, les bas revenus, le déficit commercial et les difficultés de l’investissement, tous problèmes instants qu’il faut résoudre immédiatement. On ne saurait donc, en toute légitimité, attendre le salut à partir d’un projet aussi spéculatif, avec des pays dont la bonne volonté est rarement garantie.

Mais au-delà de cette absence de volonté, se pose le problème plus fondamental du type d’association des Etats requis pour cette monnaie commune. Techniquement, une telle initiative ne fonctionne qu’à l’intérieur d’une fédération, le pouvoir fédéral se chargeant alors de rééquilibrer les déficits des divers Etats fédérés par des transferts ou des opérations d’aménagement du territoire. L’expérience des pays européens en fournit l’illustration : nonobstant le niveau de vie très élevé, les intercommunications intenses, la petitesse géographique  de l’UE, l’usage de l’Euro, monnaie unique  appliquée à des Etats souverains n’a pas permis d’éviter des crises sévères à quelques-uns d’entre eux, l’exemple le plus récent étant la Grèce, une situation inenvisageable avec une fédération. 

Or, l’Afrique est formée d’Etats indépendants, politiquement segmentaires et économiquement divergents. Le niveau de vie est très faible, les interconnexions en transport et en communication pratiquement inexistantes. L’instauration d’une Monnaie Commune dans un ensemble aussi hétéroclite ne peut qu’aggraver la situation des pays les plus faibles, sans la possibilité de les redresser avec leur monnaie nationale, ni de bénéficier des transferts compensatoires d’une fédération. Dans ces conditions, la Monnaie Commune devrait davantage s’inscrire comme une composante du projet plus général d’un Etat Fédéral Africain.

4. La Monnaie binaire

La monnaie binaire est une solution qui fait cohabiter, à l’intérieur d’un même système productif, une monnaie majeure totalement convertible, comme le CFA, avec une monnaie mineure dont le pouvoir d’achat est réduit aux produits locaux. Concrètement, il s’agit de créer, à côté du CFA, une monnaie locale inconvertible représentant 20% de la masse monétaire. 

La Monnaie Binaire participe de la catégorie des Monnaies Complémentaires  répandues en Europe tels que le WIR en Suisse, le Chimgauer en Bavière, le Ries en Belgique, l’Ithaca aux USA ou le Palmas au Brésil. La différence essentielle est qu’à l’inverse des ces expériences qui sont citoyennes et localisées, la Monnaie Binaire a un caractère institutionnel et national.

L’efficacité de la Monnaie Binaire repose sur le raisonnement suivant : lorsqu’un Camerounais veut acheter les habits, il va presque à coup sûr vers la friperie européenne ou les habits chinois, car ceux-ci sont moins chers ou plus perfectionnés que les habits produits au Cameroun. Comme tous les habits se vendent en CFA, nos produits sont battus, et le développement d’une industrie nationale de l’habillement devient impossible.

Mais si le même Camerounais disposait en même temps du CFA normal et du CFA local, il serait obligé de consacrer le CFA local aux produits locaux et par suite, aux habits camerounais, car il ne peut rien acheter à l’étranger avec cet argent. Comme il est déjà habillé, il ne trouvera plus intérêt à importer des habits ; il dépensera donc son CFA normal qui est convertible à l’achat des biens difficiles à produire localement, du fait de leur technicité et de leurs coûts. 

Ainsi, la monnaie binaire nettoie le marché intérieur de biens importés d’un niveau technique faible, au profit d’une production locale très diversifiée portant sur l’agroalimentaire, l’ameublement, l’outillage, l’habillement, les médicaments génériques, et l’électroménager, ne laissant que les produits importés de haut niveau technique. De ce fait, elle déclenche un cercle vertueux du développement impossible autrement dans un pays sous-développé comme le Cameroun. 

La technique de la Monnaie Binaire est peu coûteuse et facile à mettre en place, elle peut prendre plusieurs formes, y compris la forme d’un monnaie citoyenne, créée et gérée par des associations. Mais au regard des urgences du Cameroun, de la gouvernance douteuse, de l’état de délabrement du système productif, la solution la plus simple et la plus efficace est une forme particulière de monnaie binaire appelée Monnaie-Trésor.

 


 

La monnaie-trésor du Cameroun

La Monnaie-trésor est une sorte de Monnaie binaire spécifiquement conçue pour le Cameroun et adossée au Trésor Public. De manière schématique, la Monnaie-Trésor désigne une Obligation du Trésor à qui l’Etat accorde un pouvoir libératoire sur les biens locaux. 

Les Obligations du Trésor sont des reconnaissances de dettes que l’Etat peut émettre au cours des emprunts obligataires, ou lors de la titrisation de sa dette (Obligations à Coupons Zéro). Elles disposent d’un délai de règlement où l’Etat est obligé de les racheter et, entre temps, le bénéficiaire perçoit des intérêts. Maintenant, si le titulaire d’une telle obligation veut régler une dépense, par exemple les frais d’hôpitaux, il doit d’abord vendre son obligation au marché financier en CFA, le plus souvent avec une large décote. 

La Monnaie-Trésor du Cameroun consiste à supprimer l’étape de la vente au marché financier et à utiliser directement ces obligations  comme la monnaie lorsqu’il s’agit des biens locaux. Ainsi, une telle obligation permettrait de régler directement sa facture d’électricité, les frais d’hospitalisation ou l’impôt, exactement comme s’il s’agissait du CFA lui-même. 

L’intérêt de la Monnaie-trésor est que, tout en restant un monnaie locale, elle s’intègre dans le paysage des instruments financiers du Cameroun, reste compatible avec les règles de la BEAC et de la CEMAC et ne viole aucun engagement vis-à-vis de l’Accord de Partenariat Economique et de l’OMC. Elle est assurée de la même sécurité que le CFA dont elle n’est qu’une  version contrainte, et sa mise en place est très facile avec des coûts très faibles. La seule réforme est de présenter ces obligations avec les mêmes coupons que le CFA, c’est-à-dire, en billets de 500, 1000, 2000, 5000 et 10.000 F CFA.

 

Fonctionnement de la Monnaie-Trésor : La Monnaie-Trésor apparaît, du point de vue financier, comme les obligations du Trésor, et du point de vue économique, comme un système de bons d’achat.

En tant qu’obligations du Trésor, l’Etat s’oblige à les rembourser à échéance en payant les intérêts dus. Cette précaution obligera l’Etat à plus de prudence  dans leur émission. Mais en même temps, c’est un pouvoir d’achat que l’Etat peut récupérer à travers ses impôts et ses autres recettes, ce qui lui permet d’éteindre directement ses dettes. 

Le système est conçu de manière à rendre le recyclage des titres en Monnaie-Trésor plus attractif que leur conservation à échéance. Cette attractivité est obtenue, non seulement à travers des taux d’intérêt et un terme judicieusement choisis, mais aussi à travers le volume de transactions utilisant cette seconde monnaie. D’où la nécessité d’une plateforme de biens et services stratégiques où le pouvoir libératoire est obligatoire et équivalent à la valeur faciale de la Monnaie-Trésor.

Ladite plateforme comprend toutes les recettes publiques, et notamment les impôts, les billets des hôpitaux, les frais de scolarité, le péage ou les amendes. S’y ajoutent les services d’Hôtels à participations publiques, les loyers de la SIC, le transport urbain, le transport ferroviaire, la poste, le téléphone, les services de la CRTV et Cameroon Tribune, les services d’imprimerie (Imprimerie Nationale), ainsi que des biens stratégiques sur lesquels l’Etat a une certaine emprise, tels que l’électricité, l’eau, les tôles, le ciment, le fer à béton, les produits en aluminium, les étoffes CICAM, l’huile de palme, le sucre, le pétrole, le gaz, etc.

 

Apports de la Monnaie-Trésor : La Monnaie-Trésor dispose d’un grand nombre d’avantages parmi lesquels :

-la compatibilité avec les engagements internationaux : la Monnaie-Trésor s’intègre harmonieusement dans le paysage des instruments financiers du Cameroun, sans le moindre bouleversement ; elle reste compatible avec les règles de la BEAC et de la CEMAC puisqu’il ne s’agit que d’un système de bons d’achat. Elle ne viole aucun engagement vis-à-vis de l’Accord de Partenariat Economique et de l’OMC. 

-la sécurité : la Monnaie-Trésor est assurée d’une garantie absolue, puisqu’il s’agit des obligations du Trésor, c’est-à-dire, des engagements que l’Etat prend pour rembourser les créanciers à échéances et en CFA. Ces engagements sont encadrés par des mécanismes prudentiels et la BEAC. L’Etat ne peut donc pas les émettre en désordre, sans tenir compte des risques encourus sur sa trésorerie. 

-le coût : le seul coût de la Monnaie-Trésor se réduit à l’émission de ces titres dont le volume maximum représente 20% de la masse monétaire. Ce volume est suffisant pour nettoyer le Cameroun de tous ces bibelots qui aspirent la substance productive du pays;

-la souplesse : comme toutes les expériences de monnaies complémentaires, la Monnaie-Trésor est réversible, car si des problèmes importants surgissent, il suffirait de la retirer ; elle est également divisible, ce qui permet son expérimentation à l’échelle d’une région ou d’un secteur d’activité.

 

Impacts de la Monnaie-Trésor : Les principaux effets immédiats de la Monnaie-Trésor sont les suivants :

-le règlement de la dette de l’Etat : la dette intérieure de l’Etat est directement titrisée, sous la forme des Obligations à Coupon Zéro que les bénéficiaires impatients vont utiliser comme monnaie. Celle-ci finit par atterrir, au cours de sa circulation, dans les caisses de l’Etat, entraînant automatiquement l’annulation de la dette publique en CFA puisque personne ne se présentera plus à échéance pour la réclamer.

-la régulation du budget de l’Etat : la Monnaie-Trésor permet à l’Etat de régler tous ses engagements à échéances, par émission automatique de la Monnaie-Trésor en cas de déficit de la Trésorerie. 

-une politique monétaire originale et nouvelle : la Monnaie-Trésor donne la possibilité au Cameroun de mener une politique monétaire originale. Il peut équilibrer la balance courante sans recourir à la dangereuse dévaluation compétitive qui peut basculer dans une spirale récurrente et détruire la monnaie, mais en jouant simplement sur la modification des deux masses monétaires. Par exemple, pour réduire le déficit actuel, il suffit de retirer une partie de CFA normal en lui substituant une quantité équivalente de Monnaie-Trésor.

-une protection économique impossible à fracturer : à l’opposé des autres formules de protection, le titulaire de la Monnaie-Trésor ne peut rien faire d’autre que de l’utiliser pour les biens locaux, ce qui génère un marché captif totalement hermétique et capable de faire survivre une industrie nationale viable, au milieu de la compétition la plus rude et la plus irrégulière. Contrairement à la monnaie souveraine, la monnaie binaire a une efficacité même en l’absence d’une économie peu compétitive.

-une nouvelle politique de subvention agricole : l’Etat peut subventionner massivement le secteur agricole, notamment en soutenant les prix et en les stabilisant, malgré les cours extérieurs. Il suffirait ainsi de financer le supplément du prix en Monnaie-Trésor, ce qui est impossible avec le CFA qui a tendance à sortir et à déstabiliser l’équilibre du système.

-une politique de relance par la consommation : la situation actuelle du Cameroun ne lui permet pas d’agir sur la demande, par exemple en augmentant les salaires des agents publics, ou en restaurant la bourse aux étudiants, car l’effet immédiat serait le déversement de cet argent à l’extérieur en achats de riz thaïlandais, de jouets chinois ou de vieux habits européens. La Monnaie-Trésor permet de mener une telle politique, qui se révèle si importante pour la relance de l’économie, car le pouvoir d’achat ainsi distribué est bloqué au profit des entreprises locales.

-les engagements extérieurs cessent d’être une préoccupation : l’un des plus grands apports de la Monnaie-Trésor est de contourner les menaces identifiées par l’Accord de Partenariat Economique, ainsi que les autres engagements de l’OMC, sans avoir à les violer.   De même, la Monnaie-trésor qui n’est qu’un système de bons d’achat est parfaitement compatibles avec la Zone CFA et les mécanismes de fonctionnement de la BEAC.

En définitive, l’émission de la Monnaie-Trésor entraîne l’amélioration de la liquidité de l’économie en même temps qu’elle crée un pouvoir d‘achat additionnel qui présente l’avantage d’être captif c‘est-à-dire, de ne pouvoir s’écouler à l’extérieur. La conséquence est une amélioration considérable de la compétitivité des PME/PMI locales qui entraîne l’augmentation de la production locale. Tous les secteurs industriels ne réclamant pas une technologie trop évoluée deviennent viables et peuvent prospérer : habillement, outillage, petits engins motorisés, médicaments génériques, industries de montage, industries légères, etc. 

En outre, les économies d’échelle qui imposent une taille minimale pour certaines unités industrielles n’agissent plus de manière radicale : des petites brasseries ou des petites cimenteries incapables de résister à la compétition internationale fleurissent sur tout le territoire.

Les simulations confirment que la Monnaie-Trésor permettrait au Cameroun d’atteindre rapidement une croissance supérieure à 8% pendant plus de vingt cinq ans, sans déficit commercial.

Ajoutons enfin que la Monnaie-Trésor a été retenue comme un thème de communication au Colloque International d’Economie qui sera organisé par quatre grands laboratoires français sur «Les Institutionnalismes monétaires dans les pays Francophones».

Dieudonné Essomba, Economiste

 

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