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Dieudonné Essomba: «Le problème anglophone: ce que le gouvernement refuse d’accepter»

Écrit par  Thierry Ndong

L’économiste, ancien fonctionnaire du ministère de l’Economie, du Plan et de l’Aménagement du territoire (Minepat) décrypte les actualités brûlantes au Cameroun.

Le Cameroun est actuellement secoué par des revendications venant de sa partie anglophone (d'expression anglaise, pour certains). Quelle lecture vous faites de ces revendications parties des avocats et suivies par les enseignants?

Ces revendications traduisent une série de dysfonctionnements de l’Etat central et des échecs qu’on retrouve dans tous les segments de la vie publique du Cameroun, mais qui prennent dans la partie dite Anglophone un caractère critique. Notre Etat est marqué par une présence ubiquitaire et omnipotente, qui a émasculé toutes les autres possibilités d’organisation sociopolitique, dans sa prétention excessive à résoudre tous les problèmes de tout le monde ! En s’érigeant en une sorte de déité, il a prétendu fournir à tous les écoles, les latrines publiques, les routes, les barrages, les écoles, les centres de santé, les points d’eau, assurer la sécurité, la paix, la sécurité sociale, bref tout ce qui est imaginable. La conséquence est qu’il a paralysé toutes les possibilités autochtones d’organisation et de mutualisation communautaire des efforts, devenant par le fait même le centre exclusif des myriades de réclamations et de revendications auxquelles il est totalement incapable de répondre.

En second lieu, cet Etat qui a relayé le régime colonial s’est imposé comme une entité essentiellement parasitaire. En effet, le sous-préfet colonial qui imposait la corvée aux populations camerounaises jouait un rôle dans la filière des métaux puisqu’il soumettait les Africains à extraire ces métaux. Le véhicule qu’on lui donnait pour ses activités ou ses loisirs était la juste rétribution de sa participation dans la chaîne de production. A contrario, le sous-préfet camerounais joue quel rôle dans la production du véhicule pour en bénéficier ? Aucun ! De manière directe, il ne joue aucun rôle parce que le Cameroun n’en fabrique pas. Et de manière indirecte, il ne joue aucun rôle puisque son activité ne contribue pas à l’augmentation des devises permettant de l’importer. Ce qui est valable pour le sous-préfet camerounais l’est également pour tous les autres acteurs de l’administration publique. L’Etat est donc devenu un mécanisme de prédation des devises travaillées par la paysannerie, le pétrole et le bois qu’il distribue à ses affidés pour alimenter un mode de vie somptuaire sans contrepartie. 

C’est dans ce cadre que s’inscrit la protestation anglophone. Un Etat parasitaire prédateur et exclusif ne peut être que le lieu d’une multitude de tiraillements, chacun voulant bénéficier prioritairement de cette rente en devises qui permet d’acquérir toutes les commodités modernes. Chez les Betis, ce contentieux s’exprimera par le désir de conserver le pouvoir ; chez les Nordistes, par le désir de le récupérer, chez les Bamiléké et les autres, par le désir d’y mettre la main à leur tour. Chez les Anglophones qui se considèrent comme une minorité spécifique à jamais exclue du centre du pouvoir et définitivement condamnée à jouer le second rôle, ce contentieux prendra la forme d’une attractivité vers la sécession ou du moins, le bénéfice d’un statut particulier. En réalité, le problème anglophone exprime une forme très particulière du tiraillement général portant sur le pouvoir d’Etat.

Les gouvernants du pays, dans un premier temps ont feint d'ignorer les avocats et les enseignants, et dans un deuxième ont décidé de négocier. Entre temps, il y a eu comme une radicalisation et une généralisation du mouvement de revendication. Comment appréciez-vous l'attitude des pouvoirs publics?

La stratégie de l’attentisme, assez spécifique au régime du Renouveau, traduit une très faible proactivité qui l’oblige à agir devant les événements au lieu de les anticiper, un peu comme un insecte. C’est un défaut génétique du système qui n’a jamais su sortir de la logique du court-terme et qu’est venue aggraver la démocratie d’opérette du Cameroun. Si vous demandez à un Ministre de prendre une mesure, à un Parlementaire de défendre une cause, il ne le fera que si le résultat est immédiat et directement imputable à son action. Dès lors que le résultat est éloigné dans le temps, et qu’il ne peut lui être directement et exclusivement imputé, il ne bougera pas. D’où la logique du m’as-tu-vu et du falbala médiatique de nos hommes politiques. On ne se penche jamais sur des problèmes de fonds, mais on se disperse dans des actions spectaculaires sans profondeur, juste pour être bien vu. Ce désir impatient de résultat, qu’on retrouve malheureusement à tous les niveaux nous plombe dans la logique du bricole et nous ne faisons que tourner en rond. Le problème anglophone participe de cette logique de l’attentisme et de l’improvisation. Voilà 20 ans qu’on s’est proposé de mettre en place la décentralisation, et voilà 20 ans qu’on tourne en rond, on ne sait pourquoi ! Et au lieu de résoudre le problème, qu’est-ce qu’on propose ? On veut l’enfumer dans des mesures artificielles comme le recrutement de quelques strapontins, toujours dans la logique de l’Etat omnipotent et ubiquitaire que les Anglophones récusent précisément. Les gens de Yaoundé ont fini par croire que parce les postes et les privilèges constituent leur horizon, ils constituent également l’horizon du Cameroun! 

A votre avis, comment régler définitivement ce qu'il est convenu d'appeler le problème anglophone?

Le problème anglophone cristallise la mal gouvernance générale d’un système néocolonial qui n’a jamais voulu se réadapter pour être au service des Camerounais. On ne peut donc le résoudre qu’en réformant l’Etat. Tout d’abord, cet Etat doit reconnaître qu’il doit se consacrer à des choses grandes, qui relèvent de sa taille. Il est indécent que dans le budget d’un Etat comme le Cameroun, on trouve à côté de la construction des barrages de 400 milliards, la distribution des tables-bancs de 400.000 FCFA, soit un rapport d’un million! Vous ne pouvez pas gérer des opérations aussi disparates dans une même structure, car le mode de gestion est totalement différent ! Il faut laisser les choses grandes à l’Etat, les choses moyennes aux régions et les choses petites aux communes! Cette opération de transferts des compétences, des ressources financières et du capital humain doit être faite dans les plus brefs délais, sans faux-fuyant et sans fioritures. 

Les arguments fallacieux qu’on évoque sur les faibles capacités opérationnelles des Collectivités Territoriales Décentralisées sont spécifiques de tous les régimes oppressifs ; quand le  Blanc dominait en Afrique, il affirmait aussi que les Africains n’étaient pas mûrs pour l’indépendance, et pourtant les pays sont devenus indépendants. On a connu le même raisonnement avec les partis uniques pour qui les peuples n’étaient pas mûrs pour la démocratie et pourtant, il y a eu la démocratie. C’est la même chose en matière de décentralisation: il faut immédiatement remettre le pouvoir aux régions, et arrêter avec ce faux discours sur la maturité.

La décentralisation ainsi proposée doit être la plus large possible, et laisser les communautés exprimer autant que possible leur spécificité, y compris dans les systèmes judiciaires ou académiques, pour autant que cela reste compatible avec le vivre-ensemble. L’unité n’a jamais été l’uniformité ! Vouloir imposer l’uniformité, c’est créer un système artificiel dans lequel tout le monde parle unité officiellement alors que dans les faits, tout le monde agit tribu.

A côté de ces mesures politiques, l’Etat du Cameroun doit revenir sur une politique économique tournée vers la satisfaction des besoins intérieurs, et par  suite, vers la production. Car, quand nous ne produisons pas, nous sommes obligés d’importer, et la conséquence devient immédiatement une mêlée furieuse vers le centre de contrôle de devises que représente l’Etat. 

D'autres revendications de même nature ne pourraient-elles sortir de l'ombre des autres coins du pays? On connait par exemple les revendications de la partie septentrionale du Cameroun. Et puis, il y a ces mémorandums que chaque région sort du chapeau chaque jour.

Comme je l’ai dit, nous avons un Etat qui s’est érigé en une grande divinité dispensatrice des bienfaits et qui, dans cette prétention, s’est approprié de l’essentiel des devises de toute la Nation ne peut être que l’objet des réclamations incessantes, et en même temps, d’une envie irrésistible de chaque segment communautaire de s’en emparer. Les mémorandums traduisent ces réclamations incessantes, tandis que les collusions secrètes, les réseaux d’intérêt et les coalitions tribales traduisent le désir d’y mettre la main. C’est une situation potentiellement explosive qui va s’intensifier avec le rationnement des emplois et du revenu, jusqu’à son complet délitement. La seule solution est que l’Etat se libère en libérant les citoyens et les communautés à travers une véritable décentralisation. Observez aujourd’hui ; à côté des anglophones qui protestent à leur manière, les autres agissent aussi, tout le monde s’abritant publiquement derrière le masque de l’unité nationale, mais en réalité, posant le problème du pouvoir et de la succession de Biya en terme tribal. C’est une démarche extrêmement explosive, et il est absolument nécessaire de réduire ce pouvoir excessif au profit des communautés territoriales, de manière à réduire son excessive attractivité.

Un malheur ne vient jamais seul. La situation économique se dégrade de plus en plus. On parle d'un creusement du déficit budgétaire à 4,3% du Pib en moyenne projeté entre 2016 et 2019. L'agence de notation américaine Standard and Poor's estime que la solvabilité du Cameroun reste limitée, en raison notamment de la faiblesse de ses institutions. Votre regard sur la situation économique du pays n'a jamais été éloignée de cette lecture de l'agence américaine. Qu'en est-il finalement de la situation économique du Cameroun à ce jour?

La crise actuelle était inéluctable et je l’ai dit publiquement depuis 2008, allant jusqu’à publier mon livre sur la Monnaie Binaire en 2010. Il était évident, pour n’importe quel observateur averti, que notre système productif ne pouvait pas échapper à une lourde crise de liquidité pour des raisons techniques. Lorsque le Cameroun accède à l’indépendance, sa population n’est formée que de paysans qui ne consomment pratiquement rien de l’étranger, mais travaillent d’immenses monceaux de devises que l’Etat pouvait consacrer à l’investissement productif. C’est cela qui explique la grande croissance de l’après-indépendance. Mais cette population a changé ! Elle est désormais composée de fonctionnaires, d’agents publics, de population urbaine dont la caractéristique est de consommer les devises sans les travailler. Par conséquent, la moindre amélioration du revenu se traduit par des importations massives qui déséquilibrent la balance courante. Comme nous utilisons le CFA, une monnaie-devise gagée sur nos réserves en devises conservées au Trésor français, l’épuisement des réserves en devises entraîne l’épuisement de la liquidité et nous sombrons dans une grave crise de liquidité, laquelle génère la crise économique générale puisque les activités ne peuvent  plus être menées faute d’argent. On n’a pas besoin d’être un génie pour faire ce raisonnement ! Or, qu’a fait le Gouvernement ? Exactement l’inverse de ce qu’il fallait faire ! Il a davantage ouvert le marché local à la brocante européenne et la pacotille chinoise, consacré les investissements dans des domaines qui ne génèrent aucune devise, mais en consomment massivement, et surtout, l’Etat lui-même s’est mis dans une logique de surconsommation des biens étrangers au détriment des biens locaux, comme l’étrange politique consistant à prendre les impôts sur nos menuisiers locaux pour aller acheter les meubles en Chine! 

Ce que nous vivons aujourd’hui est donc la conséquence directe des très mauvais choix qui ont été fait depuis Mars 2006, date où nous avons atteint le Point d’Achèvement de l’Initiative PPTE. La seule mesure qu’il fallait et que j’avais proposée était l’émission d’un second pouvoir d’achat qui allait servir de stabilisateur du système productif, en retenant de gré ou de force une partie du pouvoir généré localement, de manière à maintenir les équilibres extérieurs. Mais si vous avez des gens qui assimilent la mondialisation à une manne, où nous ne produisons rien, mais nous vivons au frais des autres, vous aboutissez exactement à la situation actuelle, c’est-à-dire, l’étranglement !

On parle d'une possible dévaluation du Fcfa si la situation actuelle persiste dans les pays de la zone franc relevant de la Cémac. Doit-on craindre le pire?

Le pire est déjà là ! Vous allez faire quelle magie pour échapper à l’ajustement ? Quand un pays accumule des déficits de sa balance courante, c’est-à-dire, quand il achète plus qu’il ne vend parce qu’il ne veut rien produire, il accumule la dette extérieure. Il existe alors deux moyens de redresser la situation. Le premier moyen est l’ajustement interne, plus connu sous le nom de «politique d’austérité», qui consiste à réduire drastiquement les dépenses extérieures par des restructurations du système productif, tels que la baisse des salaires, la compression des effectifs, le désengagement de l’Etat du système productif, etc. Cet ajustement peut être fait par des moyens volontaristes des autorités locales, mais il peut aussi être fait sous le contrôle du FMI. Le second moyen consiste simplement à dévaluer la monnaie, ce qui signifie qu’on rend les biens importés plus cher pour en limiter les importations. Dans le cas de la Zone CFA, on applique d’abord l’ajustement interne et si celui-ci est insuffisant, on est obligé de dévaluer. Maintenant, quand on voit les systèmes productifs de la CEMAC qui sont si affaiblis que la seule solution à terme sera la dévaluation. Il n’y a rien d’autre à faire.

Selon des confrères, M. Biya tente de convaincre ses homologues de la sous-région Afrique centrale de la nécessité de mettre leurs économies sous contrôle des institutions de Bretton Wood. Quel est votre avis sur cette démarche?

Nos pays ne sont jamais sortis du contrôle du FMI, même après l’Atteinte du Point d’Achèvement en 2006 pour ce qui concerne le Cameroun, la seule différence étant que les pays gardaient une certaine marge de manœuvre. Ce que le Président Biya veut proposer, c’est un ajustement structurel à l’échelle régionale, autrement dit, le retour des experts du FMI, la baisse des salaires, la réduction des avantages, le gel des avancements, mais désormais appliqués à l’échelle régionale puisque tous ces pays sont, à des degrés divers, pratiquement en cessation de paiements. Evidemment qu’un ajustement au niveau communautaire présente l’avantage de renforcer davantage la convergence de nos économies et les rendant plus solidaires, mais tout cela n’arrivera pas à masquer le problème fondamental de nos économies, radicalement incapables de se relancer dans un système concurrentiel. Ce sont des systèmes soumis à des crises récurrentes dont ils ne peuvent jamais sortir. Le FMI viendra donc procéder à un autre ajustement, puisqu’on ne peut plus faire autrement avec des pays incapables d’équilibrer leur balance courante, mais ce ne sera que partie remise, car après un certain temps, les pays retomberaient dans la crise, encore et encore! Toutes les mesures proposées à cette situation sont donc un coup d’épée dans l’eau: nos systèmes ne sont pas réformables dans le cadre des paradigmes actuels. 

Quels leviers actionnés pour sortir du marasme actuel?

Il existe une seule solution pour casser cette spirale infernale, et c’est la binarisation. Celle-ci consiste à adjoindre au CFA actuel, un autre CFA local, de même valeur faciale, mais inconvertible, suivant la logique des monnaies complémentaires qu’on trouve en Suisse avec le WIR, en Bavière avec le Chimgauer, à Ithica aux USA avec le Hour, au Brésil avec le Palmas, ainsi que dans un grand nombre de localités des pays développés. Cette mesure stabilise le système en l’irrigant d’une liquidité qui ne sort pas, elle permet à l’Etat de limiter les problèmes de trésorerie, donne la possibilité d’une politique monétaire nouvelle en jouant sur les deux masses monétaires, permet de mener des politiques de protection locale sans violer nos engagements extérieurs, permet de mener des politiques de subvention et de soutien au système productif, relance la production industrielle locale et redonne à nos pays leur virginité originelle. C’est cela la voie qu’il faut suivre et il n’y a pas d’autres solutions.

Propos recueillis par Thierry Ndong

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1 Commentaire

  • Lien vers le commentaire Nkoa Etienne mardi, 10 janvier 2017 16:09 Posté par Nkoa Etienne

    Excellent article et bonne analyse macroéconomique.Le commentaire que je ferai est le suivant: au lieu de la dévaluation (qui comporte une résonance psychologique négative suite à celle de 1994), on peut aussi proposer le flottement du FCFA vis à vis de l'euro.Avec le flottement (suppression de la fixité) lorsque les exportations nettes deviennent négatives, le FCFA perd sa valeur et au lieu par exemple d'un FCFA de 656 pour un euro, on se retrouverait selon l'ampleur du déficit à 1000 FCFA un euro ou meme à 2000 FCFA. Les gens reflechiraient à deux fois avant de depenser sur des produits importés.Les importateurs vont ainsi réduire leurs importations, découragés eux aussi par l'accumulation de leurs invendus. Ceci a plusieurs avantages. La réduction des importations joue directement sur la balance courante.De meme, nos exportations, même si elles sont constituées essentiellement de matières premières seront elles aussi bon marché sur le plan international jouant du même coup favorablement sur la balance courante. Troisièmement, les importations devenant de plus en plus chères, les gens vont s’orienter vers la consommation des productions locales, encourageant du même coup cette production locale, donc l'emploi (car si on doit accroître la production, on doit recruter davantage).On va donc du coup contourner la répression actuelle sur l'emploi qui passe par la politique actuelle d'inflation faible de la zone franc. Enfin je pense qu'on doit donner plus de flexibilité à la Banque centrale, pour lui permettre d'accompagner favorablement la politique budgetaire. Pour dire finalement quoi ? Que la zone franc ne permettra jamais, même si on dévalue de mettre en place un veritable système productif

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